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- Forum « Stand Speak Rise Up ! » – Communiqué de presse de Céline Bardet
Le 25 janvier dernier, Céline Bardet, Fondatrice et Directrice de We Are Not Weapons of War (WWoW ) participait à la conférence de presse organisée par la Cour Grand-Ducale du Luxembourg pour annoncer le Forum Stand Speak Rise Up . A l’initiative de S.A.R La Grande Duchesse du Luxembourg et co-organisé par WWoW et la Fondation Mukwege, ce forum international aura lieu les 26 et 27 mars prochains, à Luxembourg. Parce que ce forum se veut être un véritable appel à l’action face au fléau des violences sexuelles dans les conflits et environnements fragiles, Céline Bardet a souhaité expliquer l’importance de cette initiative et rappeler combien il est essentiel que chacun soit acteur du changement. Bonjour à toutes et à tous, Votre Altesse, Chère Madame, Cher Docteur, cher Denis, C’est un grand honneur pour moi, mais aussi et surtout pour mon organisation, We Are NOT Weapons Of War, d’être ici aujourd’hui pour parler et annoncer cet événement si important qu’est le forum StandSpeakRiseUp créé à l’initiative de son Altesse Royale la Grande Duchesse du Luxembourg. Étant moi-même juriste et enquêtrice criminelle internationale, je passe beaucoup de temps dans les zones de conflits et post conflits, ainsi aux mots ; j’ai choisi l’action. Je veux d’abord remercier du fond du cœur, Son Altesse Royale, la Grande Duchesse, pour laquelle j’ai beaucoup de respect, mais aussi, et je veux le dire ici, beaucoup d’affection et d’admiration notamment pour le courage dont elle fait preuve en choisissant de s’engager, en plus de tous les combats qu’elle mène, sur cette question si difficile des violences faites aux femmes et particulièrement sur celle complexe du viol de guerre. Je veux remercier aussi et rendre hommage à toute son équipe qui travaille d’arrache-pied avec nous, pour mettre en place ce forum. Je suis également honorée, fière aussi (et je dois l’avouer toujours intimidée à chaque fois que je suis en sa présence), d’être aux côtés du Dr. Mukwege et de sa fondation pour la mise en place de ce forum. Je crois qu’il n’y a plus de mots pour vous qualifier Monsieur ; je dirais que votre simple existence, votre force comme votre émotion si pudique, ont rendu ce monde plus beau et donnent de l’espoir à beaucoup. We Are NOT Weapons Of War , que j’ai fondé en 2014 est une petite ONG, basée en France à Paris. J’ai voulu lui donner ce nom qui sonne comme une campagne, comme un cri, comme une revendication Nous ne Sommes pas des Armes de Guerre parce que j’étais obsédée par ces simples questions : Comment à un moment, nous l’humanité, avons-nous fait du corps des femmes et dans certains cas, de celui des hommes, des armes de guerre ? Comment à un moment, nous l’humanité, avons-nous pu accepter, de détourner le regard et de considérer normal ces viols d’une extrême violence, des viols publics, systématiques, devant les enfants, les maris, dans les rues à la vue de tous, des viols que subissent des gens de tous âges, y compris de très jeunes enfants. Comment nous l’humanité, avons-nous pu pendant des décennies et encore aujourd’hui, baisser les yeux en se disant c’est loin tout cela, cela ne me concerne pas, ou encore c’est la guerre, cela arrive depuis toujours et nous ne pouvons rien y faire. J’ai entendu ces phrases si souvent qu’une sorte de rage en est née, que je n’ai pas pu continuer mon travail sans mettre au profit de cette cause mon expertise et mon temps. Et parce que je vous le dis, si vous rencontrez ne serait-ce qu’une seule fois, une survivante, plus jamais vous ne pourrez détourner ce regard et continuer votre chemin comme si de rien n’était. Je n’ai pas pu accepter, en faisant mon métier de juriste, de me heurter à ce silence, d’ignorer ces femmes invisibles, celles que l’on ne veut pas voir et que l’on ne veut surtout pas entendre ; ni nourrir une forme de tolérance acceptée concernant les victimes de viols comme si le fait d’avoir survécu et d’avoir vécu cela, faisant qu’au fond ce n’était pas si grave. Il est venu tard si tard ce moment où le monde a enfin pris un peu conscience de ce que signifiait l’utilisation de ces viols dans les zones fragiles, dans les conflits bien sûr, mais aussi aujourd’hui sur les routes des migrations et depuis longtemps dans les camps de réfugiés. Cette arme que j’appelle le crime parfait, a pu en toute impunité continuer à s’étendre telle une épidémie dans tous les conflits et les contextes chaotiques. Daech en Irak et en Syrie ou Boko Haram au Nigeria en ont fait une arme massive et systématique. Des manuels ont été développés expliquant comment violer, qui violer, et selon les âges, quelle approche adopter. C’est cela aussi le viol de guerre et c’est assez fou qu’en 2019 nous soyons encore indifférents à une telle pratique. L’esclavage sexuel a été institutionnalisé, la Bosnie a connu des camps de viols, des zones créées avec pour seul but de transformer les femmes en esclaves sexuelles, des femmes à disposition violées nuit et jour à raison de dizaines de fois par jour ! Ceci à 2000 km d’ici, ceci en Europe. Le viol de guerre contrairement aux idées reçues n’a ni culture, ni nationalité, ni religion. Il n’est pas l’apanage de pays ou de régions en particulier, il n’y a pas un gêne ou une culture du viol selon que l’on soit africain, européen ou asiatique. Le viol dans les conflits est partout, a été utilisé en masse pendant la Seconde Guerre Mondiale et rayé des livres d’histoire. Ceci n’est plus tolérable. Nous ne pouvons plus continuer à vivre et nourrir des préjugés, à méconnaitre ce qu’est de manière précise cette arme à déflagration multiple et à continuer de penser que cela ne concerne que les autres. Le viol dans les conflits est une arme, comme une kalachnikov, il est systématique, organisé voire ordonné à haut niveau. C’est un acte de torture et d’humiliation, ce n’est pas une pulsion sexuelle ni un dommage collatéral de guerre. Non le viol n’est pas une fatalité, Nous pouvons y mettre fin, nous pouvons changer la donne et c’est en le faisant ensemble que nous y parviendrons. WWoW fonctionne comme une start up à but non lucratif avec pour objectif de tirer d’une expérience de terrain une réflexion, afin de répondre à cette endémie de manière impactante et innovante. De renverser les schémas, afin de produire des réponses qui correspondent aux besoins des victimes et qui soient adaptées aux contextes dans lesquels ces crimes odieux ont lieu. WWoW travaille aussi avec les nouvelles technologies. Parce que la majorité des victimes ne sont même pas identifiées et n’ont pas accès aux services, ou se trouvent dans des lieux reculés, WWoW développe un outil numérique, Back Up, qui permet aux survivant.e.s de se signaler, d’accéder aux services et de sauvegarder les éléments de preuves. Back-Up est aussi et surtout l’outil qui donne une voix aux victimes, qui leur permet de s’identifier et d’être prises en charge au niveau local, tout en organisant une coordination et une collaboration plus efficace entre tous les acteurs professionnels de la question. Les violences sexuelles dans les conflits sont une question de paix et de sécurité et le Prix Nobel de la Paix cette année, co-remis à Denis Mukwege et Nadia Murad le prouve. Le viol de guerre est depuis des années reconnu comme un élément constitutif de crime de guerre, de crime contre l’humanité et de génocide. Pourtant encore trop peu d’auteurs de ces crimes (qu’ils les commettent ou bien qu’ils les ordonnent et planifient) sont poursuivis. L’impunité règne en maître, alors il nous faut nous regarder en face parce que nous seuls, parce que nous le décidons, pouvons mettre fin à cette situation. Aucun autre crime que celui des violences sexuelles dans les conflits et zones fragiles ne bénéficie d’une telle impunité, comme s’il n’existait pas, comme si ces survivantes étaient des éléments invisibles de nos sociétés. Cela est intolérable et c’est un abîme dans lequel nous avons tous plongé, et duquel aujourd’hui nous devons tous sortir. Il est de notre devoir moral et éthique de ne plus tolérer que le corps devienne un enjeu de guerre pour des objectifs de nettoyage ethnique, de terreur et de terrorisme ou pour des raisons politiques, stratégiques ou économiques. Le viol de guerre est le seul crime qui ne se contente pas de cibler une victime mais crée des victimes indirectes en détruisant les familles, les couples, les communautés, en installant la honte et le stigma, en mettant au monde des enfants issus de ces viols, des enfants sans identité, sans état civil souvent, sans soutien ni accompagnement. C’est le crime parfait, parce c’est aussi le plus efficace, le moins coûteux et un des plus utilisés aujourd’hui dans le monde . Aucun chiffre vérifié n’existe. Nombre de victimes ne sont jamais identifiées, la plupart encore aujourd’hui n’ont reçu aucun soin que ce soit médical, psycho-social ou autre. Il crée un trauma profond qui demande un accompagnement conséquent. Il est un besoin plus qu’urgent d’élever la voix, de fédérer et de répondre à cet appel à l’action que lance Son Altesse Royale la Grande Duchesse du Luxembourg à travers ce forum. Forum qui se doit non pas d’être un aboutissement, mais bien le point de départ d’un renversement des schémas et des systèmes pour commencer à réellement saisir l’urgence et l’ampleur de la situation, afin d’y répondre, non pas dans des années, non pas demain, mais aujourd’hui et maintenant. Un forum qui doit être le point de départ d’un changement auquel tout le monde doit prendre part. Le temps de l’échec est terminé, celui des solutions doit prévaloir. Parce que la première arme contre les violences sexuelles dans les conflits c’est NOUS . Parce qu’il nous faut faire changer la honte de camp, parce qu’il nous faut être courageux et parler ; parler et écouter, écouter celles que l’on qualifie souvent de silencieuses. Mais les survivantes ont des voix, elles veulent parler, chaque jour dans tous les pays, je rencontre des femmes et des hommes qui racontent ce qu’ils ont vécu. Le problème n’est donc pas le silence DES Victimes, le problème c’est le silence de nos sociétés. Ainsi, pour vaincre ce crime intolérable, il nous faut des voix bien-sûr, mais il nous faut aussi et d’abord des moyens. Nous ne pouvons plus continuer à parler tout en ne fournissant aucun moyen d’actions à ceux qui sur le terrain et dans le monde entier travaillent à fournir des solutions, travaillent à ce plaidoyer si essentiel. Nous ne pouvons pas continuer à condamner et à s’indigner sans aucune volonté politique en marche derrière. L’émotion est digne, mais elle reste éphémère. Faisons de cette émotion, qui est l’essence même de ce qui fait de nous des êtres humains, une force de changement pour construire le monde que nous voulons. Je vous remercie. Céline Bardet, Fondatrice et Directrice de We are NOT Weapons of War Le site du Forum Stand Speak Rise Up, c’est par ici, Le site de We Are Not Weapons of War (WWoW), c’est par ici. Crédit photo : © 2019 Cour Grand-Ducale / Sophie Margue
- #19Juin 2018 – Tribune de Céline Bardet
19 Juin, Journée internationale pour l’élimination des violences sexuelles en temps de conflit NE SOYONS PLUS DES ARMES DE GUERRE Adoptée en 2015 par les Nations Unies après des années de pression et d’activisme de la société civile et des survivant.e.s, la Journée internationale pour l’élimination des violences sexuelles en temps de conflit est une journée symbolique, à l’instar de toutes celles que l’on voit défiler au long de l’année. Pourtant, son adoption est primordiale : elle a permis de mettre en lumière la question du viol de guerre, de la porter plus fortement dans les débats internationaux et de la diffuser au grand public. En 2018, nous sommes nombreux à avoir entendu l’expression du « viol comme arme de guerre » et nous savons, plus ou moins ce que le viol de guerre implique : des stratégies de conflit pensées, répondant à des objectifs précis, des viols systématiques commis avec extrême violence, souvent avec des objets, en public, devant les enfants, les familles… Nous avons tous vu les camps de viols en Bosnie-Herzégovine ; les centaines de milliers de viols en République Démocratique du Congo (et le combat acharné du Dr Denis Mukwege) ou encore les atrocités au Rwanda. Plus récemment encore, nous avons tous regardé l’atroce calvaire des Yézidis et des minorités irakiennes aux mains de Daech. Enfin, aujourd’hui, ce sont les Rohingyas et ces femmes qui accouchent de dizaines d’enfants issus du viol que nous regardons à travers nos écrans. Sans oublier les Syriens, les Libyens, et tous les autres. Alors, demain qui allons-nous continuer de regarder sans rien faire ? Si la question des violences sexuelles dans les conflits est devenue un sujet plus médiatisé et l’une des priorités affichées des organisations internationales, beaucoup de choses sont dites mais peu sont réellement faites. Il faut savoir que : 2 victimes sur 3 n’ont toujours pas, ou pas eu, accès aux soins nécessaires , parce que les services n’identifient pas ces victimes qui se terrent. 1 victime sur 3 se suicide dans les 3 jours de la commission du crime , parce qu’elle n’a eu personne vers qui se tourner. Pas un seul conflit contemporain n’existe sans que le viol ne soit utilisé de façon systématique et endémique . On estime que 9 migrants sur 10 sont violés sur la route des migrations (hommes, femmes et enfants confondus) ou que le viol dans leur pays d’origine est la cause de leur migration, sans pour autant que cela ne soit documenté et que les suivis ne soient fournis à ces victimes quand bien même elles se trouvent en Europe. La violence sexuelle est massive dans les camps de réfugiés alors qu’ils devraient être le lieu où les victimes trouvent un peu de sécurité. Les enfants issus du viol ne disposent d’aucun statut : ils ne sont pas considérés comme victime indirecte des viols de guerre mais sont pourtant stigmatisés dans les sociétés dans lesquels ils grandissent, souvent abandonnés par leur mère et sans accès à l’éducation. Ainsi, si la sensibilisation est nécessaire, elle est hautement insuffisante sans l’action. Je passe énormément de temps dans des conférences, des évènements et dans les médias à expliquer ce qu’est le viol de guerre. Parce que certains stéréotypes persistent : que les viols sont partie intégrante des conflits, qu’ils sont le butin du guerrier, qu’ils existent depuis la nuit des temps, que l’on ne peut pas y faire grand-chose… Ou encore qu’ils sont une « question de femme » alors qu’il concerne tout le monde ; qu’ils renvoient à une pulsion sexuelle alors que la plupart des viols sont commis par objet. On tire dans le vagin des femmes, on développe des méthodes de tortures sexuelles sophistiquées, on drogue les exécutants, on utilise les migrants pour violer comme on utiliserait un outil. Loin d’être une pulsion, le viol a, de toute façon, toujours été une prise de pouvoir sur quelqu’un d’autre. Mais parmi tous ces préjugés, celui qui me dérange le plus reste à penser que le viol de guerre est une fatalité et que nous ne pouvons rien y faire. Il est urgent de repenser ce phénomène afin de proposer des réponses adéquates . Cela commence par la fin de l’impunité judiciaire sur ces crimes, ce qui ne pourra s’effectuer qu’avec un changement de mentalité à 180 degrés. Le viol n’est pas une fatalité, et le viol de guerre encore moins. J’ai créé l’ONG We Are NOT Weapons Of War en juin 2014, au moment du Sommet Global sur les violences sexuelles dans les conflits à Londres. Si ce sont des premiers pas notables, énormément de choses restent encore à faire. Parce que sur le terrain, quasiment rien n’a changé ; les services ne parviennent pas à identifier les victimes. Le contexte culturel, la réalité du terrain et le manque de flexibilité des grosses organisations ne permettent pas de répondre efficacement et simplement aux besoins des victimes. Ces dernières ne veulent pas être enfermées dans ce statut de « victimes de viol de guerre » mais ont des projets, des envies de vivre, veulent être acteurs et actrices de leur vie et de leur futur. Elles refusent de plus en plus de répondre aux incessantes demandes d’entretien des ONG, des organisations internationales, des enquêteurs ou des journalistes. Les victimes ont survécu ; elles veulent vivre et ne veulent pas avoir à dire, redire et re-redire l’horreur de ce qu’elles ont vécu. La plupart d’entre elles n’ont aucun espoir dans la justice, quasiment jamais saisie sur ces questions. Et quand elle l’est, la procédure est très longue. C’est souvent un calvaire de plus à entreprendre pour ces survivant.e.s. Il est impératif de tout repenser. Impératif d’écouter ces personnes et de répondre à leurs besoins au lieu de décider ce qu’ils « devraient » être, ce qu’ils « devraient » faire. Face à cela, WWoW développe un outil numérique : le Back Up , qui permet de mettre les victimes en relation quasi immédiate avec des services (médicaux, sociaux, juridiques) où qu’elles se trouvent et de recueillir les informations judiciaires en les authentifiant, permettant ainsi que ces hommes, femmes et enfants n’aient plus à être sollicités mais puissent au contraire reprendre leur vie. Le Back Up permet également à toute personne tierce de transmettre des éléments d’information pouvant constituer des preuves judiciaires. Il est aussi et surtout l’outil qui donne une voix aux victimes, leur permet de se signaler et d’être prises en charge tout en organisant une coordination et une collaboration plus efficace entre tous les acteurs professionnels de la question. En cette journée du 19 juin 2018, nous avons donc décidé de nous mobiliser. Non par une conférence, un colloque ou un atelier, mais en lançant un marathon du don pendant 24h . il est impératif de mobiliser, les Etats, le secteur privé et les organisations internationales et régionales pour réunir les fonds qui permettront la dissémination de l’ outil Back up dans 5 pays, 3 camps de réfugiés et sur la route migratoire. Ce 19 juin est donc une journée, simplement, pour que tout un chacun porte son attention sur la question des violences sexuelles dans les conflits et environnements fragiles, s’informe, partage et s’engage à nos côtés. Parce que notre corps ne peut être un champ de bataille et parce que les nouvelles formes de violence et la nature des conflits contemporains doivent induire des nouvelles réponses. Parce qu’il nous faut repenser, innover, créer et s’engager . Parce que comme le disait Martin Luther King « Justice is JUST us ». Soyons celles et ceux que nous attendons : soyons les acteurs et actrices du monde que nous voulons. Céline BARDET, Fondatrice et Présidente de WWoW
- LIBYE, LA GUERRE PAR LE VIOL (4/4)
Les articles de cette série publiés la semaine dernière, ont dressé un tableau bien sombre de l’utilisation du viol dans le conflit libyen. Arme de répression politique puis outil de vengeance entre tribus, le viol mine le pays depuis 2011. Ils laissent ses victimes silencieuses et effacées de la vie publique, des femmes et des hommes libyens, mais aussi des migrants venus de différents pays d’Afrique. Mais face à ce triste constat, que faire ? C’est une question que l’on pose souvent à l’équipe de We Are Not Weapons of War (WWoW) . Que peut-on faire, que peut-on mettre en place pour lutter contre le viol de guerre ? Ce dernier article vise à montrer les actions entreprises et celles à entreprendre pour lutter contre ce fléau. Céline Bardet et toute l’équipe de WWoW insiste beaucoup sur ces potentielles solutions. Pour qu’après avoir regardé le film Libye, Anatomie d’un crime diffusé hier soir sur Arte , vous spectateurs, vous lecteurs, ne restiez pas engourdis dans un sentiment d’impuissance. Les solutions existent, mais elles ont besoin d’être connues et soutenues. Elles concernent l’aspect juridique bien-sûr, et cet article montrera que si le pouvoir d’action de la Cour Pénale Internationale (CPI) est limité, d’autres pistes existent. Mais le viol de guerre pose aussi des défis médicaux, psychologiques, sociaux, et la réponse à y apporter doit être plurielle. A la suite de la diffusion du film Libye, Anatomie d’un crime hier soir, cet article propose donc une conclusion. Il fait un bilan sur le processus de justice en Libye et la poursuite des crimes de guerre et notamment du viol. Mais il veut aussi mettre en lumière les actions menées par les réseaux libyens sur place, avec lesquels WWoW travaille au quotidien. L’approche juridique est centrale dans le traitement des violences sexuelles en conflit. Et très souvent, nos équipes reçoivent de nombreuses interrogations quant au rôle de la Cour Pénale Internationale (CPI). Contrairement aux conflits syrien, irakien ou yéménite ; la CPI peut exercer sa compétence sur la Libye, grâce à la Résolution 1970 adoptée le 26 février 2011 par le Conseil de Sécurité des Nations Unies. La Cour est ainsi rendue compétente quant aux crimes commis en Libye à partir du 15 février. Le 27 juin 2011, Luis Moreno Ocampo, alors Procureur Général, émet 3 mandats d’arrêt contre Mouammar Kadhafi, son fils Saïf al-Islam Kadhafi, et Abdoullah al-Senoussi. Rappelons ici que la CPI poursuit uniquement des personnes et non pas des Etats. Ces mandats concernent des crimes contre l’humanité, avec torture, arrestations arbitraires et disparitions forcées ; mais ici, aucune mention n’est faite de crimes relatifs aux violences sexuelles. Par la suite, Interpol émet un mandat d’arrêt contre les 3 accusés, le 9 septembre. Mouammar Kadhafi ne fera pas face à la CPI, la justice des armes le condamnant le 20 octobre à Syrte. Son fils Saïf al-Islam (signifiant littéralement « le glaive de l’islam ») est lui aussi accusé de crimes de guerre. Il n’avait pas de position politique officielle dans le régime, mais était très influent auprès de son père et fonctionnait en fait comme son premier ministre. Le mandat d’arrêt émis contre lui ne sera finalement jamais exécuté puisqu’il capturé par la brigade Abu Bakr al-Sidiqq, une milice de Zintan, en novembre 2011. En mars 2014, il est accusé in abstentia et reconnu coupable de crimes contre l’humanité par la Cour d’Assises de Tripoli. Il est alors condamné à passer au peloton d’exécution. Mais la milice Abu Bakr al-Sidiqq refuse de relâcher Saïf al-Islam, et il est donc impossible pour Tripoli de mettre en œuvre la peine prononcée. En juin 2014, la CPI transfère son cas au Conseil de Sécurité de l’ONU en raison du refus de la Libye de le transférer, témoignant des moyens limités de la Cour. Saïf al-Islam est de son côté relâché le 9 juin 2017 par la milice Abu Bakr al-Siddiq. Depuis, il se trouverait vraisemblablement toujours à Zintan, en « surveillance très surveillée » . Quant à Al-Senoussi, il est à l’heure actuelle détenu avec 4 autres hauts dignitaires kadhafistes. On trouve Saadi Kadhafi, un autre fils de l’ex-leader libyen, qui ne fait pas l’objet d’un mandat d’arrêt de la CPI mais est accusé du meurtre de Bashir al-Rayani, un entraîneur de football libyen. On retrouve également Baghdadi Mahmoudi, médecin, spécialiste en gynécologie, qui a travaillé comme Secrétaire au Département de la Santé, puis comme Premier Ministre de Mouammar Kadhafi. Il est accusé de détournement d’argent public mais aussi, point très important dans son cas, d’incitation au viol durant la répression du soulèvement de 2011. A leurs côtés se trouvent également Mansour Daw et Abouzeid Dorda, respectivement Ancien Chef de la Sécurité Intérieure et Extérieure sous Kadhafi. Après la mort du raïs, tous ces hommes avaient tenté de se cacher ou de fuir à l’étranger. Certains ont été détenus pendant presque 2 ans par différentes milices. En 2014, ils sont finalement remis à la justice libyenne après plusieurs demandes d’extraditions de pays frontaliers. La CPI a quant à elle demandé plusieurs fois l’extradition d’Al-Senoussi. Ce-dernier avait un rôle clef dans la structure du régime libyen en tant que chef des services de Renseignement. Il est notamment accusé d’avoir organisé l’attentat du vol UCA 772 en 1989 qui a tué 170 personnes dont 54 Français ; et celui du vol Boeing 747 qui explosa au-dessus de Lockerbie en Ecosse, faisant 270 victimes. En Libye, c’est aussi al-Senoussi qui aurait ordonnait l’exécution des 1200 prisonniers de la Prison d’Abou Salim en 1996. Malgré les demandes répétées de La Haye, la justice libyenne refuse de livrer Al-Senoussi et la CPI baisse les bras. Cela illustre une nouvelle fois les moyens limités de la Cour qui malgré l’émission de mandats d’arrêt, ne peut pas aller chercher les personnes recherchées dans les pays concernés. C’est donc la justice nationale qui va poursuivre ces hommes dans un pays qui est pourtant loin d’être stabilisé et où les institutions juridiques sont encore très fragiles. Le 25 mars 2014 s’ouvre le procès 630/2012 qui veut juger 37 dignitaires kadhafistes dont les 5 précédemment cités. Parmi les 18 chefs d’accusation, on trouve l’incitation au meurtre et à la guerre civile, l’utilisation d’avions de combat et de gaz toxiques, mais aussi l’incitation au viol. Cette accusation se porte notamment sur Baghdadi Mahmoudi, médecin gynécologue qui aurait donné cet ordre turpide aux troupes du régime durant la répression. Durant un an et demi, les audiences se déroulent directement depuis la prison d’El-Habada dans la banlieue de Tripoli. Celle-ci est dirigée par Khaled el-Chérif, un ancien membre du Groupe Islamique Combattant en Libye (GICL). Ce processus juridique doit nous interroger. Il a lieu dans un pays encore miné par la violence. Les conditions de détention de ces 37 prisonniers sont en outre très mauvaises et totalement irrespectueuses de tout principe des droits de l’homme. Des vidéos circulent et montrent notamment Saadi Kadhafi giflé et frappé sur la plante des pieds. Abouzeid Dorda aurait quant à lui été défenestré du deuxième étage parce qu’il refusait de renier Kadhafi, et aurait ainsi eu les chevilles cassées. D’autres témoignages relatent la violence subie par ces détenus : Al-Senoussi aurait notamment été « corrigé » par des proches des défunts du massacre de la prison d’Abou Salim en 1996, duquel il est jugé responsable. C’est donc sans aucun respect des textes internationaux quant au traitement des prisonniers que ce procès a eu lieu. Le 28 juillet 2015, le verdict tombe : sur les 37 prévenus, 9 sont condamnés à la peine de mort, 8 à la prison à vie, 15 autres à des peines de prison allant de 5 à 12 ans. Mais le 26 mai dernier, la prison d’El-Habada est prise par la brigade des révolutionnaires de Tripoli, menée par Haythem Tajouri. Plusieurs prisonniers sont libérés, mais les plus hauts dignitaires du régime de Kadhafi restent aux mains de Tajouri. Celui-ci va néanmoins leur offrir des conditions de détentions beaucoup plus décentes. Il semblerait que les détenus sont en fait en surveillance surveillée, avec des conditions bien meilleures qu’à El-Habada, et des droits de visite beaucoup plus importants. Cette offensive menée par les hommes de Tajouri sur la prison d’El-Habada montre aussi combien il est important de détenir ces responsables kadhafistes dans cette Libye en chaos. Les détenir, c’est avoir un certain pouvoir. Cela montre aussi la lutte qu’il existe entre les différents groupes post-révolution en Libye, où chaque acteur veut damer le pion à ses concurrents. Enfin, le fait que ces ex-dirigeants soient désormais mieux traités par la main de Tajouri montre aussi que ce sont des acteurs à ne pas effacer trop rapidement du jeu politique libyen. La situation n’est pas stabilisée dans le pays, et le torchon brûle toujours entre Sarraj à l’ouest et Haftar à l’est. Certains commentateurs soulignent que ces anciens dirigeants pourraient encore avoir un rôle à jouer dans le processus politique libyen. En effet, le procès de Saadi Kadhafi pourrait être annulé. Quant aux quatre autres, ils sont tous éligibles à la loi d’amnistie prononcée au lendemain du verdict, le 29 juillet 2015, par la Chambre des Représentants de Tobrouk, reconnue par la communauté internationale. Le sort de ces hommes est une pomme de discorde pour beaucoup en Libye. Mais Haytem Tajouri prend pour l’instant soin d’eux. Le processus de dialogue guidé par Ghassan Salamé est pour l’instant au point mort, mais rien ne dit que ces hommes n’auront pas un rôle à jouer à l’avenir. La poursuite des crimes de guerre en Libye est donc à suivre de près. La CPI a pris des initiatives, mais celles-ci restent assez sclérosées. La justice nationale libyenne a pris les choses en main certes, mais cela s’est fait en dépit du respect des droits de l’homme et des conditions de détention des détenus, dans un procès qui a tourné au pugilat. Cependant, d’autres outils juridiques existent. Le droit permet certaines approches innovantes qui peuvent être tout à fait pertinentes. C’est le cas par exemple avec la « compétence universelle ». Ce mécanisme varie selon les pays. L’idée générale veut qu’un Etat soit compétent puisse poursuivre un criminel quel que soit le lieu où le crime est commis, et sans distinction quant à la nationalité des criminels ou des victimes. Dans le cas que nous étudions ici, la compétence universelle veut surtout permettre de poursuivre un criminel qui aurait commis des crimes en Libye et s’en irait ensuite dans un autre pays. La procédure varie selon les pays : il faut parfois que l’accusé soit directement rattaché au pays, qu’il y ait une résidence, parfois simplement qu’il soit sur le sol du pays en question pour qu’une plainte puisse être déposée au moment précis où il s’y trouve. Ce mécanisme permet donc de déposer des plaintes, sans passer par la procédure de la CPI. C’est une utilisation innovante du droit qui veut permettre à des Etats, des ONG ou des activistes de participer au processus de justice face à des criminels de guerre. Khalifa Haftar, commandant de l’Armée Nationale Libyenne (ANL) depuis 2015, est l’homme fort de l’Est libyen. Il s’est présenté comme le rempart aux islamistes en les chassant notamment de Benghazi. Mais l’homme s’est rendu responsable de nombreuses exactions, pouvant être qualifiées de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Une première plainte le concerne le 18 avril 2018, pour torture et exécutions, et est déposée au Tribunal de Grande Instance de Paris. Pour ce faire, le plaignant a profité du passage d’Haftar en France pour se faire soigner, ce qui lui a permis de déposer une plainte en compétence universelle puisque l’homme était alors sur le territoire français. Une seconde plainte le concerne le 26 avril 2018. Celle-ci est déposée par une avocate travaillant avec des activistes libyens et par We Are Not Weapons of War. La plainte est déposée au pôle génocide du Tribunal de Grande Instance de Paris, une nouvelle fois pour torture, et une nouvelle fois via la procédure de compétence universelle. Depuis, elle a été reconnue comme admissible. C’est la première fois que l’admissibilité d’une plainte en compétence universelle est reconnue aussi rapidement. Si ces deux plaintes n’incluent pas d’accusations de viols, le mécanisme de la compétence universelle pourrait tout à fait être utilisé à l’avenir pour ce type de crimes. De façon plus générale, WWoW privilégie ces approches de la justice qui veulent utiliser le droit de façon innovante. Et pour ce faire, il est essentiel de s’appuyer sur le travail des réseaux libyens. C’est ce qu’il faut retenir du film Libye, Anatomie d’un crime. Des Libyens travaillent chaque jour dans l’ombre , au péril de leur vie, pour collecter des éléments sur les crimes qui se déroulent dans leur pays. C’est sur ces personnes que doit s’appuyer le travail d’enquête parce qu’elles sont les plus informées sur ce qu’il se passe dans leur pays ou leur ville. WWoW travaille au quotidien avec les réseaux libyens et continue la collaboration avec ceux qui apparaissent dans ce film. Durant un appel via Skype il y a encore quelques semaines, ces-derniers nous indiquent avoir collecté de nouveaux cas de viols. Pour les soutenir dans leur travail, WWoW veut lancer l’outil Back Up . Il s’agit ici d’une réponse qui se veut juridique, mais pas seulement. Le Back Up est une application mobile qui veut répondre aux 3 défis majeurs du viol de guerre : l’impossibilité pour les victimes d’accéder aux services dont elles ont besoin ; le manque de coordination entre les professionnels impliqués ; et le manque de données fiables sur le viol de guerre. C’est donc une réponse transsectorielle que veut apporter cet outil. L’application permet tout à d’abord aux victimes de se signaler : une interface simple, sécurisée et proposée en plusieurs langues, leur permet d’expliquer leur situation, de se géolocaliser et d’indiquer de potentielles blessures. Il s’agit là de répondre à l’urgence de la situation, qui est souvent médicale, et de ne pas laisser la victime seule. Ce signalement peut aussi être émis par des tiers, c’est-à-dire des proches de la victime, ou même des activistes ou des journalistes qui assistent à de tels actes. Une fois émis, ce signalement est reçu par nos équipes. La toute première idée est de montrer à la victime qu’elle peut avoir un interlocuteur, qu’elle est reconnue, qu’elle existe. On peut ensuite lui envoyer des services adaptés à ses besoins. Pour ce faire, WWoW s’appuie sur les réseaux construits et solidifiés en Libye depuis 5 ans, notamment des réseaux médicaux. Le Back Up fait donc en sorte que les services se rendent vers la victime et non l’inverse. On évite ainsi de potentiels risques que pourrait encourir la victime lors de son déplacement, mais aussi la stigmatisation à laquelle elle pourrait faire face en se rendant chez un médecin. Mais la victime peut demander à voir un médecin, un psychologue ou encore un avocat. Et le Back Up veut représenter cette solution plurielle, parce que les besoins des victimes de viol de guerre sont très spécifiques et varient d’une personne à l’autre. Le Back Up contient donc une plateforme professionnelle collaborative sur laquelle les professionnels en question peuvent discuter et coordonner leur action. Il s’agit donc d’un outil de prise en charge complète de la victime. Mais d’un point de vue juridique, cela va plus loin. Le signalement de la victime est en effet enregistré de façon totalement sécurisée. Une fois émis, celui-ci disparaît du téléphone de la victime et ne laisse aucune trace. Mais il est enregistré dans notre « Back Office » de façon crypté. Il ne peut donc pas être altéré. Dès lors, il peut être utilisé par la suite en cas de poursuites judiciaires. Les victimes ne veulent pas toutes entamer des procédures de justice, et il convient de les laisser libres de ce choix. Mais pour celles et ceux qui le désirent, le signalement constitue un premier élément dans un dossier. A partir de celui-ci, nous pouvons demander à nos réseaux sur place d’aller rencontrer les victimes pour préciser certains éléments. D’où l’idée essentielle ici de s’appuyer sur les réseaux locaux : ce sont eux qui connaissent la situation sécuritaire, les zones de contrôle des milices, les personnes à qui faire confiance ou non. Dès lors, au contact de ces victimes, ils peuvent nous communiquer d’autres informations. Il faut ici bien comprendre que dans le cas de viols, de nombreux détails peuvent être cruciaux : une date, un lieu, le nom d’une prison, le nom d’une unité, le grade d’un officier, son badge, son uniforme… Tout cela peut rendre un dossier beaucoup plus solide. L’idée ensuite est de croiser différents témoignages : en recoupant certaines informations, on peut faire ressortir plusieurs références à un même lieu, à une même prison, voire à un même nom d’unité par exemple. Cela peut être l’un des éléments de preuve de l’aspect systématique du viol. A terme, l’outil Back Up pourra nous permettre de recueillir de très nombreuses données. WWoW a l’ambition de diffuser l’outil dans un nombre suffisant de pays pour pouvoir mener la première étude globale sur le viol de guerre, et pour pouvoir ainsi avoir des données et des chiffres fiables sur ce phénomène. Le Back Up est donc une solution plurielle, une solution qui veut répondre au viol de guerre dans sa globalité, tout en s’adressant au besoin de chaque victime. A l’image de cet outil, les solutions existent donc. Et si les processus de justice « classiques » sont bloqués comme nous avons pu le voir avec la CPI, les approches innovantes par le droit et par la technologie peuvent permettre de répondre au viol de guerre. C’est là tout le combat de WWoW qui ne veut pas que le film diffusé hier soir soit vu comme une finalité. Les choses se poursuivent, et chaque jour nos équipes travaillent main dans la main avec des réseaux locaux en Libye, mais aussi ailleurs. WWoW veut diffuser le Back Up en Libye et dans 4 autres pays en 2019. Mais cela nécessite des fonds pour se rendre sur place et former les équipes à ce nouvel outil qui pourrait avoir un impact considérable. C’est pour répondre à ce besoin de fonds que WWoW a lancé un appel à l’action auquel chacun peut contribuer pour poser sa pierre à l’édifice d’une meilleure justice. Ce film choque, ce film indigne. Mais cette indignation doit nous pousser à l’action. C’est une nécessité. Non seulement pour les victimes qui doivent être reconnues, mais aussi pour l’avenir de la Libye. Tous les conflits passés nous le montrent : vouloir reconstruire un pays, stabiliser une situation et recréer un esprit d’unité nationale sans juger les crimes qui ont été commis ; revient à remplir un tonneau des Danaïdes. La justice est un pilier fondamental dans la reconstruction d’un pays après un conflit. Nier ce besoin de justice, c’est condamner l’avenir d’un pays. Martin Chave Pour aller plus loin, quelques références : – Le film Libye, Anatomie d’un crime, réalisé par Cécile Allegra et diffusé sur Arte le 23 octobre 2018. Disponible pendant 60 jours sur Arte Replay . – Pour en savoir plus sur le travail de We Are Not Weapons of War (WWoW) , c’est par là. – Pour en savoir plus sur l’outil Back Up , c’est par là . – Pour que le film ne s’arrête pas là, soutenez le travail de réseaux libyens et participez à l’enquête aux côtés de WWoW => cliquez ici . Photo © Cinétévé
- LIBYE, LA GUERRE PAR LE VIOL (3/4)
Les deux premiers articles de cette série nous ont permis de revenir sur l’utilisation du viol et des violences sexuelles dans le conflit libyen. Arme de répression politique sous le régime de Kadhafi , elle reste employée après la mort du colonel comme outil de vengeance entre tribus mais aussi comme instrument de conquête du territoire et du pouvoir par les milices libyennes, les katiba. Il est essentiel de bien comprendre que l’on parle ici d’une arme. Elle est donc employée à dessein, elle poursuit des objectifs précis. Et ceux-ci sont souvent politiques en Libye. Pour le régime de Kadhafi, il s’agissait de conserver le pouvoir et le viol permettait donc de faire taire l’opposition. Après la mort du leader libyen, la lutte de pouvoir se fait entre les milices qui recouvrent le territoire. Le viol devient dès lors un moyen d’effacement politique des concurrents. Comme on a pu le voir hier, le viol laisse des séquelles irréversibles sur sa victime, mais aussi sur sa tribu d’appartenance, alors même que les réseaux tribaux sont des organes centraux de la vie politique libyenne. Dans ce cadre, il touche de très nombreux hommes en Libye, puisque ce sont eux qui animent la vie politique et publique. Cet article se propose de revenir sur ces hommes, victimes souvent oubliées du viol de guerre, pour lesquelles le trauma et les conséquences de cette violence sont particuliers. Nous parlerons également des autres victimes de la violence sexuelle en Libye, les migrants. Le pays est en effet un point de passage pour de nombreuses personnes fuyant leur pays. Tandis que l’Aquarius se voit refuser l’accueil par de nombreux pays européens dans une indignité qui n’a d’égal que l’absurde aveuglement de l’Europe face aux phénomènes migratoires – et à leur avenir – ; peu de choses sont dites sur les conditions de ces migrants sur la route de l’exil. Les débats se concentrent majoritairement sur leur arrivée et leur accueil, mais très peu sur les souffrances qu’ils ont parfois à traverser. En Libye, les sévices sexuels touchent nombre de ces migrants. Avant toute chose, il convient de dire ici que certains passages de cet article peuvent paraître choquants ou malséants. Le viol est un acte brutal, et le lecteur doit en être averti. Il ne s’agira pas ici de porter atteinte à la dignité ou à la pudeur des victimes pour lesquelles il convient de témoigner le plus profond respect. Cet article ne se veut donc pas une mise en lumière impudique et irrespectueuse des souffrances endurées par certaines victimes, mais une analyse fondée, qui nécessitera parfois l’emploi de précisions qui ne se veulent pas indécentes mais pourront paraître violentes pour le lecteur. Le viol amène ses victimes à se terrer dans le silence. Elles semblent disparaître, mais vivent en réalité avec ce fardeau, sans en parler. Le viol de guerre relève d’un tabou très difficile à briser. En Libye, cette violence sexuelle fait des victimes chez les femmes, les enfants et les hommes. C’est de ces-derniers que parle tout particulièrement le film Libye, Anatomie d’un crime réalisé par Cécile Allegra. Il veut montrer l’utilisation du viol dans le conflit libyen, avec un éclairage particulier sur la violence sexuelle utilisée à l’encontre des hommes. Plusieurs d’entre eux témoignent de cette violence extrême, de cette humiliation, répétée pour chacun avec des méthodes similaires. On suit le travail de Céline Bardet, fondatrice de We Are Not Weapons of War , et des réseaux libyens, médusés et indignés face à cette violence, mais qui veulent venir en aide aux victimes. Ces sévices sexuels sont souvent infligés dans les prisons et centres de détention libyens. Certains sont officiels, d’autres sont des centres clandestins, nés à la faveur de la guerre. Dans un quartier de Misrata, la prison de Tomina aurait accueilli pendant un temps plus de 450 hommes. Au cœur de celle-ci, les prisonniers se verraient contraints de s’enfoncer un manche à balai encastré dans un mur dans l’anus, parfois jusqu’à saignement, sans quoi ils ne recevraient pas de repas. Cette pratique ignoble a été corroborée par plusieurs témoignages, et elle semble avoir été signalée dans d’autres prisons également. La répétition de cette pratique dans des endroits différents montre que la méthode est systématique et donc pensée et ordonnée en haut lieu. Dans les interviews réalisées dans le cadre du film Libye, Anatomie d’un crime, un homme Tawergha témoigne avoir été détenu dans la prison de Saket puis celle de Tomina . Il y aurait été torturé par trois hommes qui viendraient probablement de Zliten, à quelques kilomètres au sud-ouest de Misrata. Ses geôliers l’auraient sodomisé avec un bâton, et frappaient avec un rasoir lorsqu’il résistait. Cela lui serait arrivé deux ou trois fois, et il aurait toujours des cicatrices aux jambes. Il témoigne de plus avoir vu des prisonniers contraints de « se monter dessus ». Les violences sexuelles adressées aux hommes libyens sont bien une réalité. Elles sont corroborées dans différents lieux en Libye et à différentes dates. Il faut bien comprendre qu’il s’agit le plus souvent de viols extrêmement violents, utilisant parfois des objets, souvent répétés. Il ne s’agit que très rarement d’actes uniques et isolés. Les victimes sont parfois violées chaque jour au cours de leur détention. Le trauma est donc très particulier, et les conséquences multiples. Elles sont d’abord d’ordre physique : les viols étant d’une extrême brutalité, les victimes peuvent avoir des fractures, des plaies, et donc des besoins chirurgicaux. Ce sont des séquelles durables : certaines victimes ont des problèmes d’incontinence, ou se rendent compte qu’elles ont été infectées par des maladies sexuellement transmissibles. Cela ne doit rien au hasard. Ces viols veulent laisser des séquelles, « une marque à vie » comme l’expliquait un médecin tunisien rencontré durant le tournage du film. Les conséquences sont aussi psychologiques. De très nombreuses victimes entrent dans des états de dépression ou d’anxiété aiguë. Beaucoup de victimes s’isolent avec un sentiment d’humiliation mais parfois aussi de culpabilité. Les tentatives de suicide après de telles violences sont fréquentes. Les hommes se terrent dans le silence. Souvent, ce sont les besoins médicaux qui amènent les hommes à parler : c’est seulement parce que l’individu se doit d’aller voir un médecin pour bénéficier de soins, que la parole se libère un peu parfois. D’où l’importance de travailler avec des réseaux de médecins, chose sur laquelle insiste beaucoup l’équipe de WWoW, puisque les services médicaux sont parfois les premiers relais pour les victimes de violences sexuelles. Enfin, les conséquences se laissent apercevoir à un niveau plus large, celui de la vie sociale et publique. Une victime, homme ou femme, devient profondément stigmatisée. Garder des relations avec le reste de la communauté devient difficile. C’est bien là tout le vice de cette arme abjecte. Elle veut faire disparaître sa victime de la sphère publique, sans la tuer. En Libye, la vie politique est particulièrement animée par les hommes. Dès lors, en violant ces-derniers, ce sont des voix, des projets, des idées que l’on enterre. Une omerta complète se crée alors. Les hommes violés se refusent à parler. Les viols sont en effet souvent réalisés en public, devant d’autres prisonniers ou des gardes. Très souvent, ces sévices sont filmés avec des téléphones portables. Les hommes préfèrent donc se taire et s’effacent dès lors de la sphère publique : ils savent en effet que leurs bourreaux peuvent dévoiler ce qui leur est arrivé, et vivent donc dans la peur que cela se sache. Un autre groupe de victimes souvent oubliées dans la guerre en Libye concerne les migrants. La Libye accueille en effet de très nombreuses personnes. En 2014, le pays comptait 36 000 demandeurs d’asile venus de Syrie, de Palestine, d’Irak ou encore d’Erythrée. Mais la Libye n’est pas tant une terre d’accueil des migrants qu’une terre de passage. Entre janvier et octobre 2014 seulement, 130 000 personnes sont arrivées en Italie depuis la Libye. Les migrants venus d’Afrique de l’est (Soudan, Ethiopie, Somalie, Erythrée) passent très souvent par la région d’al-Koufra ; tandis que ceux d’Afrique de l’ouest (Cameroun, Niger, Nigéria, Tchad) passent souvent par la ville de Sebha. Il existe dans le pays de très nombreux centres de détention pour ces migrants. Avant la guerre, ceux-ci étaient gérés par le Ministère de l’Intérieur. Mais depuis la chute de Kadhafi, une unité séparée a été créée en 2012, le Département de Lutte contre l’Immigration Illégale. Celui-ci compterait 19 centres de détention à travers le pays, surtout concentrés à l’ouest. Mais très souvent, ces centres de détention ont changé de main. Au cours des affrontements, ils ont pu passer sous contrôle du Département ou sous contrôle de diverses milices, rendant les conditions de vie pour les migrants encore plus difficiles. Ces derniers sont eux aussi une cible privilégiée de violences sexuelles. Des témoignages proviennent du centre de Sabratah, à l’ouest de Tripoli, sur la côte. Les violences sexuelles semblent aussi toucher les migrants dans l’infâmeuse prison Abou Salim à Tripoli, mais également dans les centres de détention d’Ain Zara, de Sabha, de Garian ou encore de Bani Walid plus au sud. Dans ces centres, des migrants venus de Gambie, du Ghana, du Cameroun ou encore du Nigéria sont quotidiennement abusés sexuellement. Ces exactions sont même allées plus loin. Les images filmées par des journalistes de CNN et montrant des ventes aux enchères de migrants, ont choqué le monde. Souvent, ces individus étaient violés pour être rendus plus dociles avant d’être vendus. Plus récemment, des témoignages recueillis sur le bateau l’Aquarius sont également sortis et indiquent que les migrants passés par la Libye ont souvent subis des violences sexuelles . Maurine Mercier, journaliste pour la RTS, a notamment mené un travail journalistique formidable en donnant la parole à de nombreuses personnes en Libye et sur l’Aquarius. Elle a notamment interrogé un homme qui témoigne d’une réalité qui semble indicible et explique que les migrants sont forcés de se sodomiser entre eux tandis que les gardes libyens filment la scène avec leur téléphone. Enfin, il convient ici de mettre en exergue une autre pratique révélée par divers témoignages : certains migrants ont été contraints dans des centres de détention de violer d’autres prisonniers. Il s’agissait souvent de migrants eux-mêmes violés auparavant et que les gardes forçaient à violer d’autres détenus par la suite. Une victime interrogée dans le cadre du film Libye, Anatomie d’un crime témoigne : « il y avait un homme noir, un migrant. Le soir, ils le jetaient dans l’une de nos cellules. Ils disaient ‘tu violes ce type, sinon tu es mort’ ». Ici, cela pose des questions juridiques en termes de responsabilité pénale du viol. On peut ici dresser un parallèle avec les enfants soldats, utilisés comme des « instruments de guerre ». Comparaison n’est pas raison puisqu’il ne s’agit pas ici du même type d’exactions. Mais on retrouve le cas d’individus contraints d’agresser des victimes, utilisés alors comme instrument de cette souffrance. Il convient alors de différencier l’intentionnalité et l’ordre du viol donné par les gardes, de la commission du viol elle-même et de son auteur. La Libye est un lieu de souffrance pour des victimes très diverses. Cet article, qui ne veut en aucun cas verser dans l’impudeur, témoigne d’une réalité sordide dans un pays miné par le chaos. Si nous avons particulièrement parlé des hommes et des migrants ici, il convient de rappeler que les femmes sont elles aussi bel et bien victimes des violences sexuelles. Femmes et enfants sont souvent les premières victimes d’un conflit, et c’est aussi le cas en Libye. Le viol les touche également et il convient de ne pas l’oublier. Le film Libye, Anatomie d’un crime , qui sera diffusé le 23 octobre sur Arte, donne d’ailleurs la parole à une femme qui témoigne avec courage des abus qu’elle a subis durant le conflit. Mais il semblait ici pertinent de s’intéresser aux violences sexuelles à l’encontre des hommes : elles ont lieu en Libye, mais sont aussi très présentes dans le conflit syrien, ou encore en Ouganda. Il convient dès lors de répondre à toutes les victimes de ces violences, hommes, femmes, enfants, citoyens du pays concerné ou migrants. Le viol de guerre n’est pas une question de genre, et n’est pas l’apanage d’un pays en particulier. C’est une arme stratégique, qui est par conséquent utilisée dans tous les conflits contemporains. We Are Not Weapons of War privilégie cette approche globale du viol de guerre en travaillant sur tous les pays concernés, et au contact de toutes les victimes. Martin Chave Pour en savoir plus, quelques références : Sur l’utilisation du viol dans le conflit libyen : – Cécile Allegra, « Libye, Anatomie d’un crime », Cinétévé et ARTE France , 2018 – « Ni morts, ni vivants, Genèse d’un crime de guerre en Libye », Inkyfada , 08/02/2018, Disponible sur https://inkyfada.com/ Sur le travail de Maurine Mercier, journaliste pour la RTS en Libye qui a beaucoup travaillé auprès des migrants : – « Maurine Mercier, journaliste femme en Libye », RTS, 24/09/2019, disponible ici . Pour en savoir plus sur le travail de WWoW en Libye, et soutenir les réseaux libyens dans leur enquête, cliquez ici . Photo © Cinétévé
- LIBYE, LA GUERRE PAR LE VIOL (2/4)
Le premier article de cette série , publié hier, nous a permis de voir en quoi le viol et les violences sexuelles ont constitué une composante essentielle de la répression violente menée par le régime de Kadhafi durant l’année 2011. Dès le début du soulèvement libyen, cette arme a été pensée et planifiée pour casser l’opposition. Divers témoignages recueillis en Libye indiquent que le colonel a installé une « culture du viol » dans le pays. Dans la même idée, Juma As-Sayeh, membre de la tribu des Wershefana témoignait dans le film d’Anne Poiret, Libye : l’impossible Etat-Nation. Il y expliquait que les tensions et violences actuelles qui existent entre tribus sont la résultante du « poison de Kadhafi » qui perdure et affaiblit le pays même après la mort du raïs. Les raisons de la persistance de cette violence sont en réalité multiples. Elle est bien sûr liée au régime qu’a mis en place Kadhafi et à la façon dont il a dirigé le pays durant plus de 41 ans. Mais cette violence est aussi liée à des dynamiques internes d’opposition communautaires et régionales à travers tout le pays. Dans ce contexte, les sévices sexuels ont continué a existé après la mort du leader libyen en octobre 2011, et ce jusqu’à aujourd’hui. L’équipe de We Are Not Weapons of War continue de recevoir de nouveaux cas de viols à l’heure actuelle . Durant une discussion téléphonique il y a encore quelques semaines, les réseaux basés à Tripoli avec lesquelles nous travaillons nous indiquaient avoir recueilli de nouveaux cas dans différentes villes du pays. La violence sexuelle reste donc bel et bien utilisée dans le chaos libyen, et nous allons voir ici qu’elle constitue désormais un outil de vengeance entre tribus, mais aussi un moyen de prise de pouvoir par les milices libyennes. Il convient tout d’abord d’expliquer ce que sont les tribus en Libye, et ce qu’on entend lorsqu’on utilise le terme de « milices ». Ces deux entités sont très souvent mentionnées lorsqu’on parle de la situation en Libye, mais il convient de se pencher sur leur rôle dans le contexte actuel. La Libye repose en effet sur des réseaux tribaux dispersés sur tout son territoire. Il s’agit en fait de groupes où le sentiment d’appartenance est très fort, avec une reconnaissance commune d’un « chef » de tribu, le cheikh . De nombreux Libyens considèrent d’ailleurs que leur identité tribale prime sur leur identité nationale, celle de citoyens libyens. De nombreuses fausses idées existent dans la vision occidentale de la tribu. Il faut avant tout la voir comme un groupe d’appartenance pour les individus qui la composent, avec des liens de solidarité et de confiance forts. Cela implique parfois des liens de sang, mais pas toujours. La tribu exerce un rôle important quant aux relations humaines et sociales. Elle est souvent divisée en plusieurs branches, elles-mêmes divisées en plusieurs comités. Chaque comité tribal prend des décisions relatives à la vie des individus qui composent la tribu. La loi tribale s’applique alors pour des décisions relatives à un mariage, à un vol, à un meurtre, ou à d’autres types de contentieux entre deux membres d’une tribu. Elle est parfois calquée sur la loi coranique, mais pas forcément. Quoi qu’il en soit, la tribu est donc un organe politique central dans la société libyenne. A ce titre, Ahmed al-Dam, cousin de Kadhafi réfugié au Caire et ancien commandant de sa garde rapprochée, témoignait dans le même film d’Anne Poiret : « Cette alliance tribale ressemble aux alliances entre partis politiques en occident. Tout en étant plus forte parce qu’elle est basée sur les liens du sang ». Après son coup d’Etat en 1969, Mouammar Kadhafi avait d’abord voulu faire disparaître cette identité tribale. Le 25 mai 1970, il fait même passer une loi qui met fin au critère tribal comme fondement de l’organisation administrative du pays. Mais très vite, il s’aperçoit que l’identité tribale est trop forte pour être enterrée en Libye, et qu’il va devoir gouverner avec elle. Il va alors entamer un double-jeu avec les tribus, s’appuyant sur certaines, et en stigmatisant d’autres. En 1975, lorsqu’il découvre une tentative de putsch de la part d’un officier de Misrata, il se tourne vers les rivaux traditionnels de la ville à l’époque : Bani Walid avec la tribu des Warfalla qui lui fait allégeance. C’est à partir de là qu’il va commencer à instrumentaliser les tribus pour mieux asseoir son pouvoir. Il s’appuie d’abord sur sa tribu d’origine, les Kadhafa, qui n’est pas une tribu puissante, mais qui va bénéficier d’alliances avec d’autres. Le leader s’appuie ensuite sur les Ouled Slimane, les Tahouna ou encore les Wershefana… Il en soutient certaines, passe parfois des accords iniques avec d’autres, et alimente ainsi un sentiment de rivalité entre les diverses tribus du territoire. Lors du soulèvement de 2011, chaque tribu poursuit des intérêts particuliers : tandis que certaines vont vouloir renverser le régime de Kadhafi, d’autres vont tenter de le soutenir. C’est à ce moment là que naissent certaines milices libyennes, ce qu’on appelle aujourd’hui les katiba. Il s’agit de groupes armées qui recrutent dans les rangs d’une même tribu ou parfois de tribus alliées. Très vite, on va ainsi voir naître de grands groupes engagés contre le régime durant les 8 mois d’insurrection. Les Katiba Tripoli, Misrata ou Zintan sont par exemple particulièrement connues pour leur engagement face aux forces du régime. Toutefois, après la mort de Kadhafi en octobre 2011, ces milices vont alors se disputer le pouvoir. C’est par exemple le cas avec les affrontements violents entre les milices de Zintan et de Misrata. Les deux groupes ayant pourtant tous deux participé au renversement du régime, ils vont violemment s’opposer dans une lutte pour le contrôle de l’aéroport de Tripoli, durant laquelle des combattants islamistes appuient la milice de Misrata. C’est ainsi que les milices contrôlent encore aujourd’hui une grande partie du territoire libyen. De nombreuses katiba répondent aux tribus desquelles elles sont issues. Néanmoins, on trouve aujourd’hui des groupes très hétéroclites : si certaines milices regroupent d’anciens rebelles de 2011 (les Thuwars ), d’autres sont nées post-2011 et sont parfois des alliances entre plusieurs tribus, d’autres fois des regroupements de combattants islamistes divers. Le chaos libyen a également permis l’émergence de gangs criminels peu intéressés par la domination politique mais très attirés par l’argent que les trafics en tout genre permettent de faire (armes, drogues et trafics d’êtres humains). Cet entremêlement de groupes armés et de katiba rend la situation actuelle très confuse. En effet, le pays est officiellement divisé en deux, avec le pouvoir du Maréchal Khalifa Haftar à l’est et celui de Fayez el-Sarraj à l’ouest. Cette division illustre l’opposition historique entre deux des trois régions du pays, la Tripolitaine (à l’est) et la Cyrénaïque (à l’ouest). Mais à l’intérieur même de chacune de ces régions, des rivalités entre différentes villes existent, à la faveur d’opposition entre tribus. Au cœur même de ces villes, différentes milices se disputent le contrôle des quartiers. La situation est complexe donc. Et si deux entités existent officiellement, on s’aperçoit que le pouvoir est beaucoup plus diffus en réalité dès que l’on zoome sur cette situation, partagé entre les différents groupes armés. A l’heure actuelle, il y aurait plus de 100 milices en Libye, et 103 000 miliciens à l’échelle du pays, dont 40 000 à 45 000 dans le Grand Tripoli ; d’après Vincent Hugeux, journaliste s’étant rendu à maintes reprises en Libye. Comme l’expliquait un activiste libyen à l’équipe de We Are Not Weapons of War : « tu ne peux pas imaginer l’enfer qu’on vit en Libye. Les milices sont partout, contrôlent tout ». Enquêter sur des crimes en étant au cœur de cette situation est donc très dangereux, et les liens de confiance sont longs à construire mais nécessaires dans un climat de tension constante. Malgré cela, les réseaux avec lesquelles nos équipes travaillent ont réussi à collecter plus de 700 cas de viols, depuis 2011 jusqu’à aujourd’hui . Cela montre que le viol continue d’être utilisé comme moyen de vengeance entre tribus, et instrument de conquête de quartiers, de villes, et à terme de pouvoir. Alimentées en partie par la politique de Kadhafi, puis par le conflit de 2011, les rivalités entre tribus sont aujourd’hui exacerbées dans le chaos libyen. Un des exemples révélateurs de l’utilisation du viol comme moyen de vengeance entre tribu concerne l’opposition entre les villes de Misrata et de Tawergha, et les tribus du même nom. Misrata, située sur la côte libyenne à l’est de Tripoli est une ville relativement bien dotée et assez indépendante. Tawergha, à 35 km au sud, est une ville plus pauvre et peuplée par les Tawerghi, une des dernières populations noires de Libye. Les Tawerghi ont souvent été accusés de collaborer avec le régime libyen. Kadhafi avait notamment la réputation de choisir ses hommes de mains parmi cette tribu. Néanmoins, la généralisation d’une telle accusation à l’ensemble des Tawerghi semble peu fondée. Lors du soulèvement libyen en 2011, certains mercenaires tawerghi auraient accompagné les forces du régime dans des fouilles de maisons à Misrata. Ils se seraient montrés très violents et auraient embarqué des hommes misrati pour les humilier. Des témoignages parlent de scènes où les Tawerghi urinaient sur des Misrati aux mains attachées. Les Tawerghi auraient en outre pris certains bâtiments, les transformant en prisons informelles avec des salles de torture. A la suite de la mort de Mouammar Kadhafi, les Misrati auraient alors voulu se venger. La ville de Tawergha fut attaquée et 35 000 Tawerghi durent fuir. Le camp de Fellah, au sud de Tripoli, accueille encore aujourd’hui des Tawerghi. Lors de leur offensive, les Misrati se seraient prêtés aux mêmes violences qu’ils avaient pu connaître de la part des Tawerghi, pour se venger. Des témoignages expliquent que durant l’opération sur la ville, des Tawerghis auraient entendu les assaillants crier : « Vous les Tawerghis, vous paierez pour Misrata ! ». Cette vengeance passe dès lors par des sévices sexuels généralisés. Divers témoins expliquent avoir vu des femmes Tawerghi traînées et violées dans la rue, en public, par plusieurs hommes misrati. Les viols ont aussi eu lieu dans les maisons, des femmes étant abusées devant leur mari ou leur père, ces-derniers étant menacés par les armes. D’autres témoignages indiquent que des membres d’une même famille auraient été forcés à avoir des relations sexuelles par les soldats misrati. L’aspect ciblé de cette attaque contre la communauté tawergha ressort dans de nombreux témoignages, les assaillants répétant sans cesse les mêmes questions, « Es-tu Tawergha ? », et insultes, « Sales chiens Tawerghi ! ». Les sévices sexuels continuent aussi lorsque des hommes et des femmes tawerghi sont enlevés et amenés en prison. La violence sexuelle est dès lors un outil de torture, visant à casser le détenu et à le faire parler. C’est aussi un instrument de vengeance et d’humiliation d’une communauté jugée comme ennemie. De nombreuses prisons clandestines ont vu le jour pour enfermer les membres d’une tribu rivale, et les centres de détention informels se sont multipliés en Libye. La prison d’Al-Saket est notamment souvent citée pour parler du calvaire subi par les Tawerghi. Dans le cas de cette communauté, deux éléments sont à mettre en évidence. Tout d’abord, le viol semble avoir été un instrument de vengeance de la ville de Misrata considérant qu’elle rendait aux Tawerghi ce qu’elle avait elle-même subi plus tôt en 2011. Mais le viol semblerait aussi motivé pour des raisons ethniques : la communauté Tawergha a longtemps été vouée aux gémonies et a souffert d’un racisme prononcé parce qu’elle constitue l’une des dernières populations noires de Libye, ses membres étant descendants d’anciens esclaves. La question d’un aspect génocidaire du viol se pose donc ici. Néanmoins, il convient d’être très prudent : l’accusation de nettoyage ethnique ou de crime de génocide renvoie à des notions juridiques bien précises et assez complexes. Si l’aspect ethnique est ici à prendre en considération, une telle accusation nécessite des éléments étayés et corroborés. D’un point de vue juridique, rien ne permet pour l’instant d’établir un tel constat. Quoi qu’il en soit, la situation post-2011 met bien en exergue l’utilisation du viol comme loi du talion entre différentes tribus. Certains témoignages tawerghi mettent même en avant des alliances tribales contre cette communauté. Ainsi, une femme interviewée durant le tournage du film Libye, anatomie d’un crime explique avoir été violée par cinq hommes, parmi lesquels deux Misrati, deux Zouari et un Kikli qui auraient tous voulu se venger de la communauté Tawergha. Elle aurait pu identifier leur région d’origine via leur accent. Enfin, si nous avons ici particulièrement développé l’exemple de Tawergha, il est à noter que d’autres communautés ont souffert de l’utilisation du viol. Certains témoignages évoquent le cas de prisonniers venus de Bani Walid, exécutés sur une plage à Tripoli après avoir été violés. Des documents vidéo ont également circulés, illustrant la violence de membres de la tribu des Warshefana sur des blessés Zawiyah. Il convient donc de souligner ici que la souffrance a touché toutes les tribus. Et il serait malséant de vouloir faire un classement de cette souffrance. En temps de conflit, la violence et la souffrance sont partout. Et il convient de répondre aux victimes issues de toutes les communautés, et de poursuivre tous les crimes pour établir une véritable justice. Aujourd’hui encore, le viol est donc bien le rouage d’une stratégie pensée en Libye. Une stratégie de conquête territoriale pour les katiba, une volonté de vengeance entre tribus. Mais cela va encore plus loin, avec des incidences sociétales importantes. En effet, en affaiblissant la tribu, le viol affaiblit la vie politique en Libye. La tribu est en effet un organe clef de cette vie politique. C’était déjà le cas sous la domination coloniale italienne, ce fut le cas sous le pouvoir d’Idriss Ier, et cela a continué sous Kadhafi. L’Etat libyen a toujours était relativement faible. L’unification du pays que le Guide de la Révolution a parfois voulu pousser avec son concept d’ « Etat des masses » ( Jamahiriya) , a toujours été en tension avec des logiques tribales et locales fortes. La Libye a toujours été un Etat très décentralisé et peu unifié. Le pouvoir de Kadhafi était un compromis entre la logique du non-Etat reposant sur la culture tribale et la nécessité d’un Etat reconnu et stable pour le système international permettant de commercer avec les autres Etats du monde. Derrière cette logique tribale forte, le viol apparaît donc comme une arme des plus vicieuses. Elle détruit en effet sa victime, mais aussi les proches autour d’elle. Les liens entre membres d’une même tribu sont puissants, et l’attaque portée à un de ses membres touche par ricochet l’ensemble de sa structure. Le viol met alors à l’écart toute une tribu, alors même que ces entités sont centrales dans la vie politique en Libye. C’est bien ce qui en fait une arme pensée et planifiée, comme l’explique une victime : « le plus dur, c’est de rester en vie sans pouvoir oublier ce qu’il s’est passé. Ils le savaient ». Ceux qui ordonnent ces viols le savent oui. La victime violée reste en vie, mais ne participe plus au processus politique. En se taisant, elle disparaît de celui-ci. Si elle veut y participer, ses bourreaux peuvent révéler ce qui lui est arrivé et elle se retrouve dès lors marquée du sceau de l’illégitimité à vie. Le viol entraîne donc un effacement de la vie politique, un danger important pour l’avenir de la société libyenne. Dans ce cadre-là, le viol touche spécifiquement les hommes libyens, parce que ce sont eux qui participent à la vie de la cité dans le pays. C’est ce que nous aborderons dans le prochain article de cette série qui sera publié demain, et qui sera consacré aux deux victimes souvent oubliées du viol de guerre en Libye, les hommes et les migrants. Martin Chave Pour aller plus loin, quelques références : Sur la place des tribus dans la vie politique en Libye : – Moncef Djaziri, « Tribus et État dans le système politique libyen », in. Outre-Terre , vol. 23, no. 3, 2009 – Anne Poiret, « Libye : l’impossible Etat-Nation », Magneto Presse et ARTE France , 2015 Sur l’utilisation du viol dans le conflit libyen : – Cécile Allegra, « Libye, Anatomie d’un crime », Cinétévé et ARTE France , 2018 – « Ni morts, ni vivants, Genèse d’un crime de guerre en Libye », Inkyfada , 08/02/2018, Disponible sur https://inkyfada.com/ Pour en savoir plus sur le travail de WWoW en Libye, et soutenir les réseaux libyens dans leur enquête, cliquez ici . Photo © Cinétévé
- LIBYE, LA GUERRE PAR LE VIOL (1/4)
A l’occasion de la sortie du film Libye, Anatomie d’un crime sur Arte le 23 octobre , l’équipe de We Are Not Weapons of War (WWoW) se propose de revenir sur l’utilisation du viol et des violences sexuelles dans le conflit libyen. Une série de 4 articles sera donc proposée d’aujourd’hui à mardi prochain, jour de diffusion du film. Ce-dernier met à jour l’utilisation du viol dans le conflit libyen, depuis le soulèvement de 2011 et jusqu’à aujourd’hui. Il révèle l’utilisation de cette arme ancrée au cœur du régime de Mouammar Kadhafi, et qui reste utilisée, après la mort du raïs, par les milices qui recouvrent tout le territoire libyen . Ce film réalisé par Cécile Allegra, veut montrer ce qu’est le viol de guerre : une arme pensée, planifiée, organisée qui constitue une véritable stratégie, vise des objectifs particuliers, et touche par conséquent des femmes comme des hommes. Il suit le travail de Céline Bardet, présidente de WWoW, et des réseaux libyens sur le terrain. Un travail d’expertise juridique, d’enquête, de recueil de témoignages qui demandent de s’appuyer sur les réseaux locaux et de développer des liens de confiance. Ce mois d’octobre a d’ailleurs montré qu’il est urgent de considérer le viol de guerre comme un enjeu majeur dans les problématiques de paix et de sécurité. Le Docteur Denis Mukwege et l’activiste yézidie Nadia Murad ont reçu le Prix Nobel de la Paix en début de mois. Il s’agit d’un message fort, qui doit appeler à l’action. L’action, c’est ce que continue de privilégier l’équipe de WWoW. Le film Libye, Anatomie d’un crime ne doit pas être vue comme une finalité, et le travail avec les Libyens continue au quotidien : plus de 700 cas de victimes ont été collectés par les réseaux de Tripoli, et WWoW a lancé un appel à l’action qui permet à chacun de soutenir ce travail d’enquête. Chaque jour, de nouveaux cas apparaissent, mais pour faire aboutir ce son travail d’expertise judiciaire, WWoW a désormais besoin de fonds. Ce premier article propose de revenir sur l’utilisation des violences sexuelles par le pouvoir de Kadhafi. Il s’agit en effet d’une arme qui existe depuis longtemps aux mains du régime. Lors du soulèvement libyen en 2011, Iman al-Obeidi est la première a donné l’alerte. Jeune femme diplômée en droit et activiste libyenne, elle rentre dans l’hôtel Rixos en mars 2011, où la presse du monde entier s’est réunie. Elle hurle qu’elle a été violée par les soldats du régime avant d’être sortie par les services de sécurité de l’hôtel. Le cri d’alarme est donné et se répand petit à petit. D’autres activistes alertent à cor et à cri les médias et les instances internationales quant à l’utilisation du viol pour briser les manifestants. Fin avril, Luis Moreno Ocampo, alors Procureur Général de la CPI, promet d’ouvrir des enquêtes concernant ces violences sexuelles. Malheureusement, cette promesse n’est finalement que peu suivie d’actions. Et la CPI, bien que compétente dans le cas libyen, est restée finalement relativement impuissante comme on le verra dans un prochain article. Durant toute la durée du soulèvement libyen, le viol est présent. Il est utilisé par le régime comme arme de répression face à la contestation. Il veut briser l’opposition politique, terroriser et casser les manifestants. Un rapport de l’ONG Physician for Human Rights sort en 2011, et met déjà en lumière ces exactions. Il regroupe notamment plusieurs témoignages autour de la ville de Misrata. Les viols concernent de nombreuses femmes abusées au cours d’opérations menées dans les villes. Les viols se font dans la rue, en public, ou dans les maisons devant la famille de la victime. Il y a une volonté d’humilier la victime, mais aussi de briser ceux qui se trouvent autour d’elle. Déjà des témoignages apparaissent sur des viols d’hommes, victimes restées longtemps invisibles face à ce fléau qui instaure un tabou difficile à briser. Cette stratégie qui consiste à cibler particulièrement les hommes sera d’ailleurs l’objet d’un prochain article de cette série. En réalité, si ces sévices sexuels se sont particulièrement exprimés durant les 8 mois d’insurrection en 2011, cette arme est historiquement ancrée dans la logique du régime. Elle est même liée de façon très particulière à la personne même de Mouammar Kadhafi. En effet, on sait désormais très clairement que le raïs utilisait lui-même cette pratique pour asservir des personnes autour de lui. Il s’était constitué un véritable harem dans sa résidence de Bab al-Azizia. Des jeunes filles mais aussi de jeunes hommes étaient recrutés dans les écoles, durant les événements publics, selon la volonté du colonel. On sait en outre que de nombreuses « Amazones », cette force militaire féminine assurant la protection de Kadhafi, sont devenues de véritables esclaves sexuelles. Kadhafi avait donc lui-même un rapport très particulier à la sexualité et à la violence sexuelle. On a également découvert une chambre ainsi qu’une salle d’examen gynécologique en dessous de l’Université de Tripoli et du fameux « auditorium vert » où il aimait donner des conférences. Son rapport au sexe était un élément dont beaucoup de ses proches parlaient, et certains membres de sa famille ont même parfois pensé qu’il s’agissait là d’un problème psychologique chez le colonel. Cette violence sexuelle était aussi liée à sa façon de concevoir le pouvoir, avec une idée de domination de l’autre, du concurrent, de l’opposant politique. Il lui est arrivé de violer lui-même la femme d’un ministre, ou la fille d’un chef de tribu insoumis, pour pouvoir l’humilier et l’asservir. Il s’agissait donc d’une arme politique dans l’esprit du raïs, lui permettant d’asseoir son pouvoir. On comprend dès lors mieux l’étendue des violences sexuelles en Libye, et leurs dégâts. On comprend également mieux pourquoi Kadhafi, avant d’être exécuté par des insurgés, a été violé. C’est une violence avec une symbolique très particulière pour les Libyens. Cette stratégie du viol avait tout son sens dans la logique du régime libyen. Le leader a en effet posé un carcan ultra-sécuritaire autour du pouvoir, dans un régime qui se voulait autoritaire. La population cadenassée devait vivre avec des services de sécurité et de renseignement très importants et omnipotents. La machine étatique se voulait concentrée autour de la personne de Kadhafi, avec une certaine paranoïa quant aux risques de déstabilisation et de trahison. Le « roi des rois d’Afrique » s’entourait de membres de sa famille et de sa tribu. Il y a ici une véritable idée de clan, avec la nécessité impérative de le protéger parce que c’est à travers les liens de confiance au sein du clan qu’est assuré l’exercice du pouvoir. Les services de sécurité et de renseignement étaient donc gérés par des personnes très proches de Mouammar Kadhafi, et s’assuraient qu’aucun mouvement de déstabilisation ne puisse naître. Toute opposition naissante était tuée dans l’œuf. Le régime n’hésitait en outre pas à employer les moyens les plus violents face à la contestation, en témoignent les assassinats politiques de personnalités jugées comme proches de la mouvance des Frères Musulmans qu’abhorrait Kadhafi. Le massacre de la prison d’Abou Salim et ses 1260 victimes à la suite d’une mutinerie en juin 1996, est un exemple révélateur de cette répression. Le viol rentre dès lors parfaitement dans cette logique. C’est un moyen d’annihiler la contestation dès sa naissance. Cette logique est donc planifiée, pensée en haut lieu : élément révélateur s’il en est, le régime livrait lui-même des cartons entiers de viagra à ses soldats, pour que ces-derniers puissent accomplir cette tâche abjecte. La mort du leader libyen n’a pas enterré cette pratique, bien au contraire. Elle se poursuit aujourd’hui. D’aucuns expliquent que Kadhafi a crée « une culture du viol » dans le pays. La violence sexuelle se serait donc généralisée comme pratique courante utilisée par différents groupes armés. Cette généralisation est aussi la résultante d’un chaos politique et public, et d’une lutte de pouvoir territorial constante. Il serait donc incorrect de n’y voir là que la main du régime libyen et la continuation d’une pratique ordonnée par Kadhafi. D’autres facteurs rentrent en jeu. Ce qu’on remarque en tout cas, c’est que le viol est toujours utilisé aujourd’hui. C’est un outil de vengeance et de terreur aux mains des milices libyennes, les katiba , et utilisé comme loi du talion entre tribus rivales. Encore une fois, cela poursuit un mouvement initié par Kadhafi quant à son rapport aux logiques tribales en Libye. Celui-ci a toujours mené un double-jeu avec les tribus tandis qu’il en privilégiait et favorisait certaines, il en écrasait d’autres pour asseoir sa domination. Le pouvoir du leader libyen est passé en grande partie par cette instrumentalisation des tribus. Aujourd’hui, les rivalités entre ces-dernières demeurent et sont exacerbées par un conflit qui dure depuis 2011. Au-dessus de celui-ci plane l’ombre d’une stratégie du viol qui persiste après la mort de Kadhafi. Un Libyen interrogé dans le cadre du tournage du film Libye, Anatomie d’un crime expliquait : « En ordonnant à ses troupes de violer, il savait ce qu’il faisait : le viol appelle la vengeance, engendre un cycle de représailles sans fin » . Nous avions un seul Kadhafi, nous en avons des milliers aujourd’hui ». Si ce témoignage doit nous interpeller, il ne faudrait pour autant pas le surinterpréter : il est certain que cette stratégie du viol a été initiée par le colonel libyen, néanmoins elle s’auto-alimente aujourd’hui et les raisons de sa persistance sont multiples. Ce sera l’objet du prochain article de cette série. Le viol est désormais utilisé comme outil de vengeance par les katiba. Il induit dès lors une question de rivalité entre tribus, mais aussi l’idée d’une concurrence entre katiba qui se partagent le territoire et le pouvoir en Libye. Nous reviendrons donc sur le rôle des réseaux tribaux dans la société libyenne et dès lors, sur les conséquences de cette stratégie du viol sur la vie politique du pays. Martin Chave Pour aller plus loin, quelques références : Sur l’organisation du pouvoir en Libye et le régime de Mouammar Kadhafi : – Patrick Haimzadeh, Au coeur de la Libye de Kadhafi , JC Lattès, janvier 2011 – Anne Poiret, « Libye : l’impossible Etat-Nation », Magneto Presse et ARTE France , 2015 Sur l’utilisation du viol dans le conflit libyen : – Cécile Allegra, « Libye, Anatomie d’un crime », Cinétévé et ARTE France , 2018 – « Ni morts, ni vivants, Genèse d’un crime de guerre en Libye », Inkyfada , 08/02/2018, Disponible sur https://inkyfada.com/ Pour en savoir plus sur le travail de WWoW en Libye, et soutenir les réseaux libyens dans leur enquête, cliquez ici . Photo © Cinétévé
- Libye : l’ONU adopte des sanctions contre les violences sexuelles
Le Conseil de Sécurité des Nations Unies, lors de sa séance du 5 novembre, a renouvelé et élargi les sanctions contre les crimes commis en Libye, en y intégrant désormais les violences sexuelles. La Résolution 2441 a été adoptée avec 13 « oui », et 2 abstentions, de la Chine et la Russie. C’est un pas en avant important dans la reconnaissance et la criminalisation des violences sexuelles au sein du conflit libyen. Depuis 2011, les Nations Unies suivent la situation en Libye. La Résolution 1970 (2011) exhortait déjà le régime libyen à respecter le Droit International Humanitaire et à cesser toute exaction ; et rendait la Cour Pénale Internationale (CPI) compétente pour enquêter et juger les crimes de guerre dans le pays. Peu de temps après, le Conseil de Sécurité adoptait la Résolution 1973 (2011) qui créait un Groupe d’Experts sur la Libye. Ce dernier fut chargé de regrouper, d’examiner et d’analyser tous les éléments possibles sur de potentielles exactions commises sur le sol libyen. La Résolution adoptée par le Conseil de Sécurité le chargeait de regrouper des éléments sur les exactions contre les civils, la production et le trafic d’armes, ou encore sur les déplacements de personnes interdites de voyager. Ce groupe a jusqu’à aujourd’hui particulièrement suivi les faits et gestes de personnes désignées par les Nations Unies, souvent des dignitaires et commandants du régime de Kadhafi, et pour lesquelles des gels d’avoirs ou des mandats d’arrêt avaient été émis. Le mandat de ce Groupe d’Experts a été prolongé et élargi à plusieurs reprises. La dernière fois, il s’agissait de lui donner des compétences d’enquête sur l’exportation illicite de pétrole libyen. En ce mois de novembre, le Conseil de Sécurité rappelle le mandat donné au Groupe d’Experts, mais l’élargit cette fois-ci en y incluant les violences sexuelles. Ainsi, au même titre que le trafic d’armes ou l’exportation illicite de produits pétroliers, les violences sexuelles doivent être l’objet d’enquêtes approfondies du Groupe d’Experts qui doit se doter des « compétences nécessaires dans le domaine de la violence sexuelle et sexiste » , et peuvent être l’objet de sanctions par l’ONU. Ce type d’exaction devrait donc désormais être suivi. La Résolution 2441 souligne que le Groupe d’Experts doit remettre au Conseil de Sécurité un premier rapport d’activité au plus tard le 15 juin 2019, puis un rapport final où figureront ses conclusions et recommandations, le 15 décembre 2019. Alors pourquoi est-ce important ? Par cette résolution, le Conseil de Sécurité reconnaît que les violences sexuelles dans le conflit libyen ne peuvent pas être laissées de côté. Il reconnaît qu’elles sont une menace pour la paix au même titre que le trafic d’armes, la détention arbitraire, la torture, ou d’autres exactions. En Libye, le viol de guerre crée un cycle de violence sans fin. Le viol a été utilisé par le régime de Kadhafi comme outil de répression politique durant le soulèvement de 2011. Mais aujourd’hui encore, c’est une arme de vengeance entre tribus et un instrument de domination des villes et des territoires pour les milices libyennes (katiba) . C’est un outil stratégique au cœur de la guerre, qui fait des dégâts comme n’importe quelle autre arme. En Libye, il touche aussi bien les femmes que les hommes. Il vise en effet à détruire ceux qui participent à la vie politique libyenne, il les efface donc de la sphère publique. Il devient dès lors une menace pour la société entière. C’est ce que souligne cette nouvelle résolution des Nations Unies. Toute paix et toute reconstruction sont inenvisageables en Libye si l’on ne condamne pas ces crimes qui s’attaquent aux acteurs de la vie politique et publique elle-même. Cette Résolution apparaît dans un mouvement plus global de reconnaissance des violences sexuelles en conflit. En octobre, le Prix Nobel de la Paix était attribué au Docteur Denis Mukwege et à l’activiste yézidie Nadia Murad pour leur engagement contre le viol de guerre. Il s’agissait alors d’un message fort mais qui restait assez symbolique. Désormais, c’est une décision prise par l’ONU qui reconnaît ces violences et qui montre que les auteurs de ces crimes ne doivent pas restés impunis. Cette nouvelle résolution n’est pas la panacée, et il faut en être conscient bien sûr. On peut légitimement se poser la question de l’efficacité de ces mesures de sanctions. L’Institut Georgetown pour les Femmes, la Paix et la Sécurité rappelait dans un rapport publié en mars 2018 , que la proclamation de sanctions pour empêcher les violences sexuelles en conflit manquait d’efficacité. Ce rapport indiquait notamment que les Groupes d’Experts ne collaborent souvent pas assez avec les ONG et autres organismes experts de ces questions, et il encourageait le Conseil de Sécurité à lister de façon claire les noms des auteurs de ces crimes lorsque suffisamment d’éléments corroborent leur implication. Néanmoins, il s’agit là d’un premier pas crucial, qui reconnaît que le viol et les violences sexuelles en Libye doivent être considérés au même titre que d’autres types de violence. We Are Not Weapons of War participe au quotidien à cette reconnaissance nécessaire des violences sexuelles en conflit, et particulièrement dans le cas libyen. Cette Résolution a été adoptée moins de deux semaines après la diffusion du film Libye, anatomie d’un crime, réalisé par Cécile Allegra, qui montre l’utilisation du viol comme arme en Libye, notamment à l’encontre des hommes, et suit le travail de Céline Bardet et des réseaux d’enquêteurs libyens. Et ce travail continue : notre équipe est en contact permanent avec les réseaux sur place qui continuent de recueillir des données et d’accueillir chaque jour des personnes qui témoignent des sévices qu’elles ont subis. Les témoignages s’accumulent donc, d’hommes et de femmes à travers toute la Libye. L’équipe de WWoW est donc heureuse de voir que les autorités internationales se saisissent de la question en Libye. Cela doit permettre à la parole de se libérer, et doit aussi encourager la collaboration et le partage de compétences entre institutions internationales, ONG, et réseaux sur le terrain. Il y a encore quelques jours, nos contacts à Tripoli nous expliquaient recevoir au moins 3 personnes chaque jour pour recueillir leur témoignage. Les témoignages et les informations existent donc. Mais désormais, il convient de les trier, de les analyser, de les recouper pour pouvoir faire ressortir des éléments utilisables d’un point de vue juridique. C’est l’étape suivante, et celle-ci nécessite des fonds . Notre équipe prévoit en 2019 de former ces enquêteurs à ces méthodes d’analyse très spécifiques. Mais des fonds sont nécessaires pour se rendre sur place. De même, les réseaux libyens travaillent aujourd’hui dans des conditions peu sécurisées, parfois sans accès à internet… WWoW a jusqu’à présent financé la location de bureaux et l’achat de matériel pour leur permettre de travailler dans des conditions décentes. Toutefois, au vu du nombre de cas à traiter, ces enquêteurs libyens ont désormais besoins de se professionnaliser et d’augmenter leurs effectifs, ce qui nécessite une fois encore des fonds. Depuis la remise du Prix Nobel de la Paix en octobre, un mouvement global pour la reconnaissance des violences sexuelles en conflit est né. Désormais, les Nations Unies reconnaissent que ces violences sont une menace pour la paix en Libye. C’est ce mouvement que porte WWoW depuis plus de 4 ans, et qui doit continuer à progresser. Pour soutenir les réseaux libyens et contribuer au travail d’enquête en cours : notre appel à l’action. Pour voir ou revoir le film Libye, Anatomie d’un crime, réalisé par Cécile Allegra : Le replay Arte. Pour en savoir plus sur l’utilisation du viol comme arme au coeur du conflit libyen : la série de 4 articles sur le blog de WWoW. Pour en savoir plus sur les nouvelles sanctions adoptées par l’ONU et sur le vote : un article de PassBlue. Photo © ONU Info.
- Le viol de guerre, une « arme radioactive »
Le 2 septembre 1998, la Chambre I du Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR), rendait son jugement dans l’affaire « Procureur contre Jean-Paul AKAYESU ». Elle reconnaissait la responsabilité de ce dernier, ancien directeur du mouvement démocratique républicain de sa région, pour sa participation au génocide des populations Tutsis, au Rwanda en 1994. Le TPIR, fut notamment convaincu de sa participation aux nombreux viols qui ont été perpétrés, au cours de cette période, en encourageant ces crimes par sa présence, son attitude et ses déclarations. Vingt ans plus tard, le jugement AKAYESU reste un classique du droit international pénal, puisqu’il est l’un des seuls à reconnaitre la qualification de crime de génocide à des faits de viol. L’étude de cette qualification permet de mettre en lumière un aspect du viol de guerre, auquel nous pensons peu dans nos sociétés occidentales, mais qui révèle pourtant le pouvoir de ce crime, véritable arme dévastatrice. L’article 2 du statut du TPIR donne compétence à cette juridiction pour connaitre des faits de génocide qu’elle définit comme « l’un quelconque des actes ci-après, commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel : a) Meurtre de membres du groupe ; b) Atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe ; c) Soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ; d) Mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ; e) Transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe ». Cette définition est reprise à l’identique dans l’article 6 du Statut de la Cour Pénale internationale (CPI). Il peut paraitre étonnant que la Chambre I ait reconnu en 1998, la qualification de génocide pour des faits de viol, dès lors qu’il n’apparait pas, dans le Statut du TPIR, comme étant une infraction constitutive du crime génocide. C’est en réalité par l’interprétation de l’article 2 que le TPIR a su faire évoluer ce crime, en considérant que le viol pouvait être constitutif de génocide. En effet, les juges internationaux ont considéré qu’un tel comportement pouvait constituer une atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale d’un groupe, dès lors qu’il était perpétré dans l’intention spécifique de détruire « en tout ou en partie », un groupe national, ethnique, racial ou religieux. L’intention génocidaire a alors été retenue, la preuve étant rapportée que ces exactions avaient été exclusivement dirigées contre les femmes Tutsis et faisaient partie intégrante du processus de destruction de cette population. Ces crimes participaient à l’anéantissement physique et mental des victimes, de leur familles et de leur groupe. Dans l’interprétation que livre le TPIR, le 2 septembre 1998, celui-ci estime que le viol de guerre peut aussi être constitutif de crime de génocide en tant que mesure visant à entraver les naissances. Il relève à juste titre que dans les sociétés patriarcales, où l’appartenance ethnique de l’enfant est liée à l’identité du père, le viol d’une femme avec la volonté et l’intention de donner naissance à un enfant qui n’appartiendra pas au groupe de sa mère, participe à la destruction dudit groupe. D’autant plus que de tels actes ont des conséquences sur le mental des victimes pouvant entrainer un traumatisme et un refus de procréer. Sont ici mises en avant les conséquences du viol qui en font sa toute puissance en tant qu’arme de guerre. Au delà des effets dramatiques qu’il produit sur la victime, le mal tend à se répandre, au delà de sa personne, pour toucher le groupe entier, en cela le viol de guerre est une « arme à déflagration multiple » comme l’explique Céline BARDET *. Ces conséquences peuvent paraitre marginales, voir inexistantes dans nos sociétés occidentales, mais sont bien présentes dans les sociétés orientales, pour lesquelles le viol reste un tabou d’envergure. C’est ainsi qu’Omar GUERRERO, psychologue et psychanalyste au Centre Primo Levi, spécialisé dans l’accueil et l’aide aux victimes de torture, mentionne le viol de guerre comme une « arme radioactive »*. Il explique que les hommes qui violent, produisent quelque chose de durable dans le temps, qui « irradie ». Une femme violée fera souvent l’objet d’un rejet de la part de sa famille, de son groupe. Son couple risque le bannissement et les enfants qu’elle aura seront soupçonnés d’être des « bâtards ». Selon, Omar GUERRERO c’est l’essence même des liens de parenté, des liens humains, qui sont atteins par l’acte de viol. Utilisé pour humilier et anéantir des populations, le viol de guerre devient un moyen qui s’intègre dans un processus de destruction massive. La question du génocide par le viol, reste toutefois évoquée avec beaucoup de précaution tant il est toujours difficile d’apporter la preuve d’une intention génocidaire au geste. Cette difficulté peut expliquer que la CPI peine à attribuer une telle qualification à des faits de viols. Elle dispose pourtant de la même définition du génocide que le TPIR et lui emprunte son interprétation. Dans le Document de politique générale relatif aux crimes sexuels et à caractère sexiste, rédigé par le Bureau du Procureur de la CPI et rendu public en Juin 2014 , il est expliqué que tous les actes sous-jacents à l’article 6 du Statut de Rome et constitutifs du crime de génocide, peuvent constituer en « un élément sexuel ». Le Bureau reconnait que le viol « peut faire partie intégrante du processus de destruction infligé à un groupe particulier de personnes et, dans de telles circonstances, peut être qualifié de génocide ». Une telle qualification pourrait ainsi permettre d’incriminer et de poursuivre des faits de viols dans des situations où les contextes de conflit armé ou d’attaque systématique contre une population civile, indispensables pour qualifier un crime de guerre ou un crime contre l’Humanité, sont difficiles à caractériser. Loin de ne toucher que les femmes, le viol de guerre est aujourd’hui utilisé dans nombre de conflits armés, parfois de façon systématique. Il est donc important que cette dimension du viol de guerre soit prise en compte dans la volonté politique actuelle de renforcer la répression de ces actes. Bien qu’un tel comportement ait eu du mal à trouver sa place au sein des crimes internationaux, le viol dispose aujourd’hui d’une assise juridique certaine. Il doit maintenant être vu comme une réelle arme, puissante, qui peut constituer une étape dans « l a volonté de destruction d’un groupe, de son mental, de la volonté de vivre de ses membres et de leurs vies elles-mêmes »*. Une vigilance accrue doit être portée sur ce mal dont les répercussions ne connaissent pas de frontières et ne se résument pas dans le mal-être physique et mental de la victime, mais se propagent au sein d’une communauté entière tel un fléau, celui de la guerre. Juliette VANDEST * « Je ne suis pas une arme de guerre. Et vous ? » – Céline BARDET – TEDX Paris – 5 octobre 2014 -> à retrouver ici . * Entretien avec Omar Guerrero « On essaie de faire de la chirurgie de la pudeur » in « Impunité Zéro – violences sexuelles en temps de guerre » , J. BRABANT, L. MINANO et A.L. PINEAU, ed. Autrement, Paris 2017, pp. 49-53 *TPIR, Chambre I, Le procureur contre Jean Paul AKAYESU, affaire n° ICTR-96-4-T, p. 297.
- 10ème anniversaire de la CPI – Déclaration de F. Bensouda
Sur la répression des violences sexuelles liées aux conflits Pour faire cesser ces crimes, nous donnerons aux victimes une voix – leur propre voix. En donnant l’exemple, ensemble, à travers (…) la compréhension et la coopération, nous pouvons transformer et nous transformerons la réponse publique aux crimes sexuels dans le monde entier, à l’intérieur et en dehors des zones de conflits. Il y a 7 ans jour pour jour, le 14 février 2012, la Procureure de la Cour Pénale Internationale (CPI) Fatou BENSOUDA, était conviée à une conférence internationale organisée à Sydney, à l’occasion du 10e anniversaire de la CPI ( lire l’intégralité de la Déclaration ). L’occasion se présentait de faire un bilan de l’action de la CPI et Fatou BENSOUDA saluait l’évolution du droit international pénal en matière de violences sexuelles qu’elle estime très « révélatrice du chemin parcouru » . Nous sommes en effet, en quelques décennies, passés d’un refus de poursuivre les crimes à caractère sexuel lors du procès de Nuremberg, au Statut de Rome de la CPI, représentant la première incrimination explicite des violences sexuelles comme éléments constitutifs de crimes internationaux en droit positif. Mme BENSOUDA affirmait alors son engagement dans la poursuite de telles exactions en assurant que le statut tout comme sa mise en oeuvre, par le Bureau du Procureur, portaient une attention particulière au traitement des crimes à nature sexuelle : « C’est dans ce sens que le Bureau du Procureur s’est constamment efforcé d’assurer à son personnel une formation adéquate lui permettant d’intégrer une perspective «sexospécifique» dans ses enquêtes et ses affaires, tout en présentant les aspects du conflit liés au genre en liaison avec les éléments contextuels des crimes définis par le Statut de Rome » . Elle insistait toutefois sur la difficulté que rencontre la poursuite de tels crimes, liée à ce qu’elle estimait être un accord tacite des sociétés pour fermer les yeux sur de tels faits. Il existerait un tabou qui contribuerait à minimiser et banaliser ce genre de violences en induisant une honte auprès des victimes qui les réduirait au silence. Fatou BENSOUDA insistait alors sur le fait que la loi et les procédures judiciaires devaient être une arme puissante pour mettre la lumière sur ces crimes, redonner la parole aux victimes et punir leurs auteurs. Elle saisissait alors cette occasion pour rappeler le rôle crucial que joue la société civile, notamment les organisations internationales qui représentent parfois le seul soutien pour les victimes de violences sexuelles commises lors des conflits. Madame BENSOUDA s’engageait à renforcer la coopération entre le Bureau du procureur et ces organisations afin d’atteindre encore plus de victimes. Il y a 7 ans, cette déclaration montrait la volonté de la CPI de réprimer avec force les crimes à caractère sexuel dans les conflits. Depuis, la Cour a rappelé à plusieurs reprises sont engagement sur cette question, et s’efforce de donner à ses enquêteurs les compétences nécessaires pour travailler sur les crimes impliquant des violences sexuelles. Néanmoins, force est de constater que la CPI fait face à des blocages et que son fonctionnement est en partie à repenser. L’acquittement du congolais Jean-Pierre Bemba en 2018 faute d’éléments pour prouver sa culpabilité ou encore l’impunité qui règne en Libye face aux sévices sexuels, témoignent d’une certaine impuissance de la CPI et de ses méthodes d’enquête. Cependant, les mots de cette déclaration de 2012 sont toujours très justes. WWoW est convaincu qu’il est nécessaire de favoriser la coopération entre les instances internationales telles que la CPI et les ONG et réseaux locaux. Il est tout aussi important de former les enquêteurs aux caractéristiques des crimes sexuels, de comprendre ce que renferment les violences sexuelles liées au conflit. Le travail de la CPI en sera d’autant plus solide et lui permettra de réaliser sa mission des plus nobles : lutter contre l’impunité. C’est en ce sens que l’équipe de WWoW travaille au quotidien. Céline Bardet, fondatrice et directrice de l’ONG, ne cesse de rappeler l’importance d’apporter soutien et justice aux victimes des violences sexuelles liées aux conflits. En apportant l’aide médicale et juridique dont elles ont besoin, WWoW entend aussi leur redonner une voix qui sera entendue et écoutée par toute la communauté internationale. Redonner leurs voix aux victimes, c’est aussi l’un des maîtres mots du Forum International « Stand Speak Rise Up ! » . Cet événement co-organisé par S.A.R la Grande Duchesse du Luxembourg, We Are Not Weapons of War et la Fondation Mukwege veut redonner un pouvoir d’action aux survivant.e.s des violences sexuelles dans les conflits. Fatou Bensouda, Procureure Générale de la CPI sera également présente à ce Forum qui veut montrer que c’est en faisant collaborer instances internationales, ONG, experts et activistes locaux, que l’on peut apporter une réponse concrète aux violences sexuelles liées aux conflits. Juliette Vandest
- COMPRENDRE LE VIOL DE GUERRE (1/5) -
L’histoire des violences sexuelles liées aux conflits : du dommage collatéral à l’arme de guerre Les violences sexuelles ont toujours fait partie intégrante de la guerre. Tous les conflits de l’Histoire ont vu des abus sexuels commis à plus ou moins grande échelle. Néanmoins, cette violence a évolué au cours du temps. Elle est passée d’une pratique profitant du chaos de la guerre, à une stratégie, un instrument au service de la guerre. Les victimes de violences sexuelles dans les conflits ont longtemps été considérées comme des « dommages collatéraux » de la guerre. Cette vision des choses est très ancienne et renvoie à l’idée qu’il y aurait une fatalité de la violence sexuelle dans la guerre, que celle-ci en ferait fatalement partie. Déjà dans la mythologie romaine, le rapt des Sabines évoquait l’enlèvement de jeunes filles par des hommes venus de Rome qui souhaitaient les épouser. Durant l’Antiquité, le Moyen-âge et l’Epoque Moderne, cette notion prévaut. Les femmes des vaincus sont considérées comme une partie légitime du butin de guerre conquis, au même titre que les biens matériels. Le viol est vu comme une part intégrante du pillage, un droit de disposer des femmes que s’arrogent les vainqueurs au fil de leur avancée. Durant les guerres de conquêtes – celles qui emmènent le combattant loin de chez lui et pour longtemps – le viol est même considéré comme une récompense personnelle, utile au moral des troupes. Les femmes et les jeunes filles sont alors les premières victimes de ce viol du vainqueur sur le vaincu. Le premier texte à protéger les femmes de ces violences fut le Code Lieber de 1863, du nom de son rédacteur, qui fondait cette protection sur le « caractère sacré des relations de famille ». Signé par le Président Lincoln, ce Code avait pour but d’encadrer l’attitude à adopter avec les prisonniers de guerre par exemple, lors de la Guerre de Sécession. Mais sans cadre légal international, les violences sexuelles restent prégnantes au sein des conflits du XXe siècle. Le terrible massacre de Nankin en Chine (1937-1938) en est l’un des exemples les plus tristes : les soldats japonais ont violé et mutilé de très nombreuses femmes chinoises avant de les tuer. La Seconde Guerre Mondiale voit elle aussi des soldats profiter du chaos généré par la guerre pour se livrer à des abus sexuels. C’est le cas en Italie avec les crimes de Ciociarie d’avril à juin 1944 : dans les régions du Lathium, de la Toscane et de la Ciociarie, les corps expéditionnaires français, composés de soldats algériens, marocains, tunisiens et sénégalais violent et massacrent les populations locales. Toujours durant le second conflit mondial, le Japon met en place ce qui sera appelé les « femmes de réconfort » . Ce système de prostitution visait à permettre aux soldats nippons d’assouvir leurs besoins sexuels et exploitait massivement des femmes japonaises, chinoises ou encore coréennes. Le viol durant la Seconde Guerre Mondiale est donc plutôt un « viol d’opportunisme ». Les abus sexuels profitent de l’absence totale de règles générée par les combats, du chaos de la guerre. Mais c’est aussi un viol de vengeance et d’humiliation de l’ennemi : ce fut le cas en Allemagne lors de l’entrée des troupes américaines, britanniques et françaises dans le pays, où de nombreuses femmes allemandes furent violées par vengeance. Les viols commis par les soldats russes en Allemagne sont aussi inscrits dans l’Histoire, notamment dans la capitale, où on estime que 100 000 Berlinoises auraient été violées. Enfin, la Seconde Guerre Mondiale montre aussi un premier triste exemple du viol utilisé comme outil ethnique : l’Allemagne nazie avait en effet instauré les Lebensborn , ces « maisons à bébés » qui avaient pour but de faire naître les futurs individus de la race aryenne. Des soldats allemands choisis selon des critères physiques venaient avoir des relations avec des jeunes femmes, elles aussi choisies en fonction de leur physique. Si certaines d’entre elles étaient des militantes nazies convaincues de l’importance de faire prospérer la race aryenne, d’autres furent violées et contraintes de donner naissance à des enfants dans ces centres où le viol est donc devenu un outil ethnique. A la suite de la guerre, la Convention de Genève de 1949 condamne explicitement les atteintes physiques ou morales sur les civils, notamment le viol et la prostitution. Cependant, les sévices sexuels demeurent monnaie courante dans les conflits qui suivent. La violence sexuelle est présente dans différents conflits issus de la décolonisation. En Algérie, elle est utilisée par l’armée française comme outil de torture sur les femmes, pour que celles-ci révèlent les lieux où se cachent les hommes appartenant à la résistance algérienne. En Algérie et ailleurs, les combattants profitent aussi du chaos de la guerre pour abuser de jeunes femmes dans une logique de « viol d’opportunisme » une nouvelle fois. On retrouve ces pratiques dans d’autres conflits, dans la guerre du Vietnam par exemple, où de nombreux viols ont également été répertoriés. Un tournant se produit dans les années 1990. Deux conflits majeurs de cette décennie, dans les Balkans et au Rwanda, marquent un changement radical dans la conception de ce qu’est le viol dans les conflits. En effet, le viol de guerre a maintenant un but particulier, c’est une partie intégrante dans la méthode employée pour vaincre son ennemi, et par ailleurs asseoir sa domination. La guerre se fait par le viol. Ces violences sexuelles ont la particularité de traumatiser la population vaincue à la fois physiquement par les mutilations, mais aussi psychologiquement par le climat de terreur et d’humiliation qui s’étend au-delà de la victime directe. Une systématisation du viol s’opère dans les conflits en Bosnie et au Rwanda, et marque bien la transition de la place du viol et des violences sexuelles au sein de la guerre, ainsi que leur perception par les dirigeants militaires. Auparavant les viols qui avaient lieu étaient tolérés, sinon autorisés, tandis qu’à présent, ils se font sur ordre et sous la supervision des supérieurs hiérarchiques. Au Rwanda, des « bataillons de violeurs » porteurs du VIH ont été formés pour violer. Cette technique a été qualifiée de « meurtre » par Silvana Arbia, procureur du Tribunal pénal international pour le Rwanda. En Bosnie, des camps de viols ont été institués à Foča et Višegrad (près de la frontière serbe), où les soldats serbes disposaient librement des femmes musulmanes capturées. Dans ces deux conflits, la violence sexuelle est donc devenue stratégique. Elle a été pensée, planifiée et ordonnée en haut lieu. Elle est utilisée comme n’importe quelle autre arme au cœur de la guerre. Dans les deux cas cités ici, le viol est un instrument de nettoyage ethnique au service de la guerre. Ces nouvelles violences – nouvelles car elles ne s’apparentent pas aux violences sexuelles perpétrées par le passé en temps de guerre – reflètent alors une volonté de destruction du groupe ennemi dans ce qu’il a d’intrinsèque : il faut empêcher la reproduction et détruire le lien social, à l’échelle familiale ou communautaire. Janine Altounian, dans La survivance* , analyse ces violences : « Si les exterminations n’oublient jamais dans leur programme, à côté de l’exécution des hommes, le viol des femmes voire l’éventrement des femmes enceintes ou la mutilation des parties génitales des deux sexes, c’est qu’au-delà de la destruction visible des vies, elles ambitionnent surtout celle, invisible et secrète du lieu de fécondation, de l’espace intérieur où germe la vie ». Il existe bien l’idée de détruire l’ennemi, en allant aussi loin que possible dans sa chair, par l’anéantissement de la fécondité. Les gestations et castrations forcées en Bosnie sont l’exemple de la volonté d’éliminer une population ciblée, ici en faisant disparaître le « gène bosniaque ». Par ailleurs, le viol est commis de manière publique dans les deux conflits précités. Les soldats arrivant dans un village réunissaient les familles pour commettre les violences en présence de tous. Le but de ces actes est donc d’humilier la femme, mais aussi toute la communauté ou la famille obligée d’assister aux exactions, et parfois d’y participer. La torture perpétrée à l’encontre de la victime constitue également une torture psychologique à l’encontre de la communauté. Le but est alors de déconstruire le lien social – qui fait de la communauté ce qu’elle est – pour en entraîner l’anéantissement. Cet anéantissement s’apparente à un lent délitement : Céline Bardet, fondatrice de We Are Not Weapons of War (WWoW), parle de « bombe à déflagration » dont l’étendue des dégâts est difficile à saisir. Plus de vingt ans après les conflits, les victimes ont à vivre avec les conséquences physiques et psychologiques de ces violences. Ce trauma s’accompagne souvent de l’exclusion de la personne ayant subi les violences. Dans le documentaire « Rwanda, la vie après. Paroles de mères. »* , six rescapées racontent leur histoire, en particulier celle qui commence après la fin du génocide. Ces femmes, « infectées de l’intérieur » par les maladies et les enfantements, furent rejetées par les survivants de leur famille et de leur communauté. Elles se retrouvent alors isolées, dans une situation particulièrement précaire et obligées d’élever seules les enfants issus de leurs viols. Se pose alors la question de l’éducation de l’enfant et de sa place au sein de la communauté victime par la difficile, voire impossible, dissociation entre l’enfant lui-même et l’agresseur. Les enfants issus des viols sont d’ailleurs très largement rejetés, souvent traités d’ « interahamwe », nom de la plus grande milice hutu durant la guerre. Les réactions de la communauté et des familles exposent parfaitement le délitement du tissu social . Quand bien même il y aurait des survivants, la communauté est dans l’incapacité de se reconstruire. D’une part, le viol de guerre empêche la communauté de se regrouper après le conflit pour se reconstruire, par l’isolement de certains de ses membres. Cet isolement est le fait direct de la communauté, qui n’accepte plus certains de ses membres « souillés », ou de la volonté de la victime qui se sent trop humiliée pour faire encore partie du groupe. L’omerta, maître mot de ces situations, empêche le groupe de surmonter l’humiliation. D’autre part, les violences sexuelles atteignent la dignité des hommes et des femmes qui se trouvent incapables, d’un point de vue physique et psychologique, d’avoir une sexualité par la suite. Ces séquelles empêchent nécessairement les familles de se reconstruire. La destruction du lien social participe par ce biais à l’anéantissement de la fécondité. Les conflits contemporains suivent cette même logique initiée dans les années 1990. Le « viol d’opportunisme » profitant du chaos de la guerre existe bel et bien toujours à l’heure actuelle. Mais de façon parallèle, le viol comme arme de la guerre est aujourd’hui très prégnant. Il peut être un outil de terreur et de répression politique comme c’est le cas en Libye ou en Syrie – et il touche alors de très nombreux hommes. Il peut aussi être un moyen d’asseoir son emprise sur des populations et des territoires, dans le but d’en contrôler les ressources, comme on le constate en RCA ou au Congo. Enfin, il est aujourd’hui une arme ethnique, utilisée par exemple contre les Rohingyas en Birmanie, de la même manière qu’il fut utilisé en Bosnie ou au Rwanda. C’est donc bien une « bombe à déflagration », qui impose toujours le même constat : le viol de guerre est une arme de destruction silencieuse, dont les dégâts ne connaissent pas de limites. Claire-Elise PERON Raphaëlle Branche & Fabrice Virgili (dir.), Viols en temps de guerre , Paris, Payot, 2011, 270 p. *Janine Altounian, La Survivance. Traduire le trauma collectif , Paris, Dunod, 2000 *Documentaire « Rwanda, la vie après. Paroles de mères. » réalisé par Benoît Dervaux et André Versaille
- Zimbabwe : la terreur par le viol.
« Ils voulaient violer ma fille de 13 ans, mais je leur ai demandé de me prendre à sa place. (…) il y avait trois militaires, un policier et un homme civil, tous étaient masqués ». Au Zimbabwe, les ONG s’alarment de la vague de répression violente lancée à l’encontre des opposants politiques et font état d’une centaine d’abus commis par les forces armées. Ce reportage *, réalisé et diffusé par France 24, en témoigne. Cela fait deux décennies que le Zimbabwe s’enlise dans une crise économique. Après son élection, en novembre 2017, l’actuel Président Emmerson MNANGAGWA avait promis de sortir le pays de ce « marasme économique ». Pourtant, la situation ne cesse de se détériorer et l’annonce, en janvier 2019, de la hausse du prix d’essence n’a été qu’un coup de plus porté à la population à bout de souffle. Depuis mi-janvier, le gouvernement s’est engagé dans une grande vague de répression à l’encontre des opposants politiques manifestant contre « la hausse des prix sur fond de pénurie des denrées de première nécessité ». Les ONG dénoncent la violence de ces répressions qui ont déjà fait plusieurs morts. Elles ne cessent de comptabiliser les centaines d’abus commis par les forces de sécurité, parmi lesquels, des faits de viols. Pour Blessing GORJENA, directrice adjointe d’Human Rights Forum au Zimbabwe, ces exactions ont pour objectif d’instaurer la terreur au sein des communautés . Les victimes se sont réfugiées dans des centres qui les accueillent et qui sont activement recherchés par les forces armées. Les témoignages se multiplient et permettent de parler de viols en série perpétrés par les militaires. Bien que le Vice-Ministre Zimbabwéen de l’information Energy MUTODI assure que la justice s’occupera de réprimer tous ceux qui ont commis ces viols, force est de constater que le gouvernement n’a pas reconnu ces viols en série. Le Président MNANGAGWA garde quant à lui le silence face aux exactions de ses soldats … C’est contre de telles situations, que Céline Bardet entend mener son combat avec WWoW. L’objectif est d’apporter son aide aux ONG qui travaillent déjà sur place et de les former au BackUp . Cet outil permet de faciliter le recueil de témoignages des victimes et de les orienter vers des aides médicales et juridiques. Les abus qu’elles ont subis sont susceptibles d’être qualifiés de crimes internationaux et la responsabilité de leurs bourreaux pourrait être engagée auprès de la Cour Pénale Internationale (CPI). Un tel soutien est donc primordial pour assurer tout d’abord la sécurité et le rétablissement des victimes, mais aussi faire en sorte que de tels faits ne restent pas impunis. Mais malgré la violence des crimes dont elles ont fait l’objet, il est important de ne pas réduire ces personnes au simple statut de victimes et de mettre en avant leur combativité, énergie et capacité à se reconstruire après un tel trauma et participer à la consolidation de la paix dans un pays post-conflit. Ces personnes sont avant tout des survivant e s, c’est d’ailleurs ainsi qu’elles se considèrent. Dans sa mission d’accompagnement, WWoW met en place un programme encourageant et soutenant les initiatives de ces survivant e s : FOSTER A SURVIVOR *. En effet, il ne manque parfois pas grand chose pour reprendre sa vie en main, un « petit coup de pouce », pour s’acheter une voiture et aller travailler, pour financer un projet d’études ou une formation professionnelle … Ce « petit coup de pouce » va alors permettre aux survivant e s de se projeter positivement dans le futur. FOSTER A SURVIVOR a pour objectif de les accompagner dans ces projets au travers d’un programme de sponsoring qui les mettra en relation avec des entreprises, des particuliers, des personnes publiques. Chacun pourra alors faire un don du montant de son choix pour le projet de survivant e s de son choix. Ce programme va être lancé de façon officielle très prochainement. Mais il permet d’ores et déjà l’accompagnement de survivant e s au Zimbabwe. En effet, lors de la campagne électorale de 2008, une vague de viols a été organisée dans le but de terroriser l’opposition. Céline BARDET est alors intervenue dans l’accompagnement judiciaire de l’une des survivantes, ayant permis la condamnation de l’Etat du Zimbabwe devant la Cour Suprême pour manquement à ses fonctions. Depuis, le programme FOSTER A SURVIVOR permet l’accompagnement de cette survivante dans sa reconstruction ce qui lui a permit de reprendre ses études. L’action de WWoW est donc déjà bien installée au Zimbabwe, et Céline BARDET entend poursuivre cet engagement afin de pouvoir encadrer les victimes qui font face aujourd’hui à cette nouvelle vague violente de répression. Juliette VANDEST *Pour visionner le reportage : cliquer ici . *Pour en savoir plus sur le projet FOSTER A SURVIVOR : cliquer ici .
- COMPRENDRE LE VIOL DE GUERRE (4/5) -
Le viol de guerre, une arme invisible, un crime parfait « On viole depuis la nuit des temps dans les guerres. Mais ce qui est nouveau, c’est le caractère exponentiel des viols devenus armes systématiques dans les conflits d’aujourd’hui ». Le 24 novembre 2014, lors d’une conférence TEDxParis , Céline BARDET expliquait pourquoi le viol de guerre ne devait pas être assimilé au crime « classique » de viol, aussi dévastateur soit-il. Le viol de guerre est une arme, une arme à moindre coût et silencieuse . C’est le crime parfait. Le viol de guerre est « l’arme la plus destructrice qu’il soit parce qu’on y survit parfois, mais on est détruit à jamais ». MANON LOIZEAU Comme cela a déjà été traité dans cette série d’articles, le viol dans la guerre est passé d’un dommage collatéral du conflit à une véritable arme de guerre. Or, cette qualification ainsi que son incrimination ont pris du temps pour être reconnues comme telles. Ceci est du, en partie, au fait que c’est une arme qui a pour caractéristique essentielle d’être « invisible ». Le viol comme arme de guerre est un crime qui s’inscrit dans une stratégie. En effet, comme le souligne Raphaëlle Branche , maître de conférences à Paris 1, dans un entretien pour France culture, il est important pour appréhender cette question de comprendre que « le viol de guerre se situe hors du registre sexuel, mais dans celui de la domination ». Quand on pense au mot « arme », dans le contexte des conflits internationaux, ce qui nous vient à l’esprit ce sont d’abord les bombes, les fusils et les tanks qui ravagent des villes et laissent derrière eux des morts ou des victimes gravement blessées. Autrement dit ces armes, disons classiques, laissent derrière elles quelque chose de saisissable, parfois de quantifiable. On a un lien de cause à effet, entre l’arme et la victime, qui apparaît de façon évidente. Or, quand il s’agit de viol de guerre, on est face à une arme qui semble être beaucoup plus « invisible », voire pour la plupart du temps « silencieuse » si la victime ne dénonce pas l’acte. Un premier constat très sinistre peut être fait : le viol comme arme de guerre est une arme « qui ne coûte pas cher », comme l’a indiqué Thierry Michel, réalisateur du documentaire « Docteur Mukwege, la colère d’Hippocrate ». C’est une arme dont les conséquences s’étalent sur la durée et touchent toute la communauté de la victime. Aucun conflit contemporain n’est épargné : en Syrie, en RDC, en RCA, en Libye, pour ne citer que ces pays, le viol est utilisé de manière systémique pour assujettir la population. On peut aussi d’ailleurs remarquer que les pratiques et les techniques utilisées dans les différents conflits sont parfois les mêmes. Violer une victime devant le reste de sa famille ou de sa communauté : violer une fille sous les yeux de son père, violer un homme devant sa femme. On cherche donc aussi à atteindre et à blesser la victime psychiquement. Tout le vice du viol de guerre est là : c’est une arme qui détruit en profondeur, mais qui laisse très peu de traces. Et c’est bien là l’obstacle principal en termes de poursuites légales : le manque de preuves. Cette arme est utilisée, on le sait. Elle est présente dans la quasi-totalité des conflits contemporains mais ne laisse que peu de traces. Or, pour la rendre punissable et pour combattre l’impunité quasi totale des auteurs de ces crimes, on a besoin de preuves. La nature même de ce crime fait qu’il est difficilement traçable. Documenter ces pratiques n’est pas évident. Comme le souligne l’ Inter Agency Standing Committee dans son rapport de 2005 « Directives en vue d’interventions contre la violence basée sur le sexe dans les situations de crise humanitaire », les violences sexuelles sont sous-documentées et il est difficile, sinon impossible, d’obtenir une mesure exacte de la magnitude du problème. En effet, si les violences en Bosnie et au Rwanda sont celles qui sont les mieux documentées, ce qui a donc permis d’aboutir à certains jugements sur la question, cela n’est pas le cas pour tous les conflits. Cette absence de chiffre est donc liée à la nature même du crime, qui peut rester invisible après son occurrence. Les auteurs de viols profitent du chaos des conflits pour se dissimuler, mais aussi de la réticence des victimes à dénoncer ouvertement l’agression qu’ils ont subie. Ce manque de documentation et d’éléments vient tout d’abord de la difficulté d’obtenir des témoignages de victimes. Celles et ceux qui ont subis ces sévices sont en effet nombreux(es) à se taire. Très souvent, le viol provoque un sentiment de honte chez la victime, parfois même de culpabilité. Comme le note l’anthropologue Véronique Nahoum-Grappe, « le poids de la honte et de la culpabilité bascule du côté de la victime qui est souillée, salie, et dans certains cas, ostracisée. Le viol n’est pas un crime qui tue, mais un crime qui laisse vivre et qui fait regretter d’être né. » Dès lors, les témoignages sont plus difficiles à recenser. C’est ce que l’on voit aussi dans le film Libye – Anatomie d’un crime , qui suit le travail de Céline Bardet et des réseaux libyens pour qualifier les atteintes subies par les victimes : ces dernières sont souvent plus ouvertes à livrer leur témoignage sur d’autres sévices dont elles ont souffert, la torture par exemple, mais demeurent très réticentes à parler du viol qui a été commis. Les victimes vivent secrètement dans cette honte, explique Teufika Ibrahimefendic , psychologue dans le centre d’accueil de Vive Zene, en Bosnie interviewée par Jean-Francois Belanger . Elle souligne qu’à la différence d’autres sévices, le viol est souvent accompagné d’une plus grande difficulté à parler liée à la honte que peut ressentir la victime. Le tabou sociétal qui peut entourer la sexualité et les violences sexuelles pousse aussi au silence des victimes. Le viol est très souvent un sujet dont il est socialement difficile de parler. Dans certains pays à majorité musulmane comme en Syrie ou en Libye, le rapport au corps, à la sexualité et à la pureté du corps est également essentiel ; et le viol, qui concerne dans ces conflits les femmes et les hommes, devient dès lors un sujet impossible à aborder. Cet aspect tabou peut donc pousser les victimes à préférer garder le silence de peur que la société les rejette, ce qui les pousse pas à ne pas rapporter ce qu’elles ont vécu. Néanmoins, il serait trop simpliste de limiter le problème au silence des victimes. En effet, nombre d’entre elles font face au tabou et brisent le silence. Nombre d’entre elles parlent, mais elles ne sont parfois pas écoutées. Il y a donc un problème de capacités et de méthodes à recueillir ces témoignages. En effet, recueillir la parole des survivant.e.s requiert des compétences particulières, liées au trauma que laisse ce type de violences. En racontant leur histoire, les victimes revivent très souvent les sévices qu’elles ont vécus, ce qui est psychologiquement très difficile à gérer. La personne qui recueille son témoignage doit donc être capable d’instaurer un climat de confiance, d’intimité, tout en ne se laissant pas déborder par l’émotion et en gardant à l’esprit qu’elle doit permettre à la victime de livrer des éléments susceptibles d’être utiles d’un point de vue légal. WWoW travaille particulièrement sur ces questions : en Libye, WWoW a formé de nombreuses personnes (médecins, activistes, avocats…) au recueil de témoignages pour leur donner des outils et des méthodes adaptés, afin d’obtenir des éléments juridiquement utilisables. Ces formations avec les Libyens continuent. En 4 ans, les enquêteurs avec qui WWoW travaille ont ainsi pu faire parvenir des informations de plus en plus précises et de plus en plus utilisables d’un point de vue légal. Ils travaillent sur les très nombreux cas de femmes et d’hommes violés en Libye, durant le soulèvement contre le régime de Kadhafi, puis durant la guerre civile qui a suivi la chute du régime, et ce, jusqu’à aujourd’hui. Ce type de formations gagnerait à être plus développé. En effet, si le viol de guerre reste une arme invisible c’est parce que même lorsque les victimes parlent, leur parole n’est pas ou est mal écoutée. En outre, dans de nombreux pays, les victimes sont approchées par une kyrielle d’ONG, chacune leur demandant de raconter leur histoire : cette répétition de témoignages est non seulement très douloureuse pour la victime ; mais est en plus néfaste quant à la crédibilité du récit de l’agression. Il arrive en effet que d’un témoignage à l’autre, une victime ne se souvienne plus de certains détails ou donne des versions différentes. La violence de l’agression laisse en effet très souvent les victimes dans un état de « sidération » qui perturbe par la suite leur mémoire quant à cette agression. Au Bangladesh, de très nombreuses ONG se rendent auprès des victimes Rohingyas dans le camp de Cox’s Bazar. La sollicitation permanente des survivant.e.s de viol et la répétition des témoignages les amènent à livrer des récits erronés, et donc moins crédibles d’un point de vue juridique. Par ailleurs, si le viol de guerre reste encore largement invisible, c’est aussi parce qu’outre les témoignages des victimes, il ne laisse que très peu de traces facilement identifiables. Pas de douilles de balles, pas de débris de roquettes, pas de substances chimiques… Certaines victimes présentent des stigmates physiques qui peuvent disparaître quelques jours après l’agression, d’autres victimes ne présentent aucune trace physique. Parce qu’il est intraçable, le viol est donc le crime parfait. Dès lors, il est essentiel de permettre aux victimes, mais aussi aux témoins indirects de ce type d’agression, de fournir de façon rapide et simple les éléments en leur possession. C’est bien là l’un des grands objectifs du Back Up . Cet outil numérique s’ouvre facilement et rapidement sur un téléphone, une tablette ou un ordinateur. Il permet en premier lieu à une victime de s’identifier et d’accéder aux services dont elle a besoin (médicaux, psychologiques, légaux…). Mais il permet aussi à une victime, un proche, ou toute personne ayant assisté à des violences sexuelles, d’envoyer des éléments de façon sécurisée. Ainsi, une victime peut envoyer un enregistrement vocal racontant ce qui lui est arrivé pour ne pas omettre d’éléments. La sœur d’une victime peut envoyer des photos des stigmates physiques sur le corps de sa sœur. Un activiste peut envoyer une vidéo d’une exaction dont il aurait été témoin, montrant un lieu précis, une certaine unité, l’écusson d’une brigade particulière…. Tous ces éléments sont ensuite stockés de façon sécurisée. Grâce au système de la blockchain, ces éléments sont alors protégés et ne peuvent être altérés (système de non-répudiation). Si une procédure judiciaire s’ouvre pour le cas d’une victime, les éléments communiqués via le Back Up peuvent alors être réutilisés. En temps de conflit, il est difficile de mener un travail d’enquête et difficile d’identifier les acteurs qui se livrent à des exactions. WWoW veut donc offrir un outil simple et rapide d’utilisation permettant de figer la situation et de collecter et authentifier des éléments cruciaux en cas de procédures judiciaires. Le viol de guerre est une arme stratégique. Si elle est utilisée dans la quasi-totalité des conflits contemporains, c’est bien parce qu’elle est d’une efficacité redoutable et qu’elle est très difficilement traçable. Face à cela, on ne peut pas se cacher derrière la complexité de cette arme et l’utiliser comme un prétexte à l’inaction. Il faut développer de nouvelles compétences, former le personnel en contact avec les survivant.e.s, et créer des solutions innovantes pour proposer des réponses adaptées. Nada NABIH En collaboration avec Martin CHAVE














